La Baule+

la baule + 10 // Août 2021 La Baule + : Cet argent magique du « quoi qu’il en coûte » est une sorte de conte de fées pour beau- coup de Français : les po- litiques nous prennent-ils pour des enfants, ou les contribuables croient-ils encore au Père Noël ? Jean-Marc Daniel : Je crois surtout que ce sont nos politiques qui nous prennent pour des enfants! Ils essayent de nous faire croire que l’on peut financer la dépense publique par la planche à billets. Autrefois, c’était l’impression physique du billet. Maintenant, on vous distribue de l’argent sur vos comptes courants. On substitue tout cela au travail, puisque l’on nous a empêchés de travailler pen- dant 55 jours, clairement et fermement l’année dernière. Puis on a renouvelé de façon moins brutale l’opération de confinement et on nous a dit : « Ce n’est pas grave, quoiqu’il en coûte, on finira toujours par s’en sortir ». Le résultat, c’est que l’on nous berce d’illusions, mais je ne pense pas que les Français soient totalement dupes. Je pense qu’ils sont plutôt inquiets face à cette forme d’arrogance et d’insouciance de nos dirigeants. On nous dit souvent que le gouvernement a été efficace parce qu’il n’a laissé tomber per- sonne... Mais n’est-ce pas comme si, en cas de difficultés, notre ban- quier versait de l’argent sur notre compte ban- caire, on penserait que la banque est gentille et généreuse, alors que nous aurions signé, sans le savoir, des contrats de crédits qu’il faudrait rembourser un jour… Voilà, on ne rend pas compte et on ne voit pas exactement vis-à-vis de qui l’on s’en- dette et surtout vis-à-vis de qui l’on prend des responsa- bilités et des engagements. L’année dernière, la capacité d’avoir de la richesse a été contractée de 10 %, mais en face le revenu de la popula- tion n’a pas baissé, tandis que la dette publique est passée de 100 % du PIB, à Économie ► L’argent magique n’existe pas et il va bien falloir le rembourser… Jean-Marc Daniel : « Je trouve inquiétant que l’on ait dévalorisé la notion même de travail. » L ’argent magique dont tout le monde parle existe-t-il vrai- ment ? Les jolis contes fai- sant hélas les mauvais comptes, le réveil sera brutal. Tel est le thème du nouveau livre de l’économiste Jean-Marc Daniel qui prédit que pour rembourser le « quoi qu’il en coûte » il faudra travailler plus… Chaque Français n’est pas près d’oublier ce moment télévisuel lors duquel le président de la Ré- publique a affirmé, l’œil rageur et le poing serré, que notre écono- mie serait sauvée… « quoi qu’il en coûte ». Depuis, beaucoup sont convaincus que la dette n’est plus ce qu’elle était : « Elle se cumule, s’efface ou s’annule… Aussi est-il devenu nécessaire de rappeler au citoyen-contribuable quelques le- çons intangibles d’économie, avant de dissiper le mirage : l’annulation pure et simple des dettes publiques n’est ni réaliste, ni souhaitable, ni rentable ! » Jean-Marc Daniel est profes- seur d’économie à ESCP Business School. Auteur de plusieurs ou- vrages, il est également chroni- queur aux Échos et sur BFM Bu- siness. « Il était une fois… L’Argent Ma- gique – Conte et mécomptes pour adultes » de Jean-Marc Daniel est publié aux Éditions du Cherche Midi. 118 %. On nous a dit qu’il n’y a pas de problème puisque le revenu a été maintenu mais, comme on a moins produit, on a importé davantage, puisque nous n’étions plus en capacité de fabriquer. Nous nous sommes endettés vis-à-vis de l’étranger car, quand on achète des biens aux Chinois, les Chinois demandent des revenus, des dollars et du travail… Les Chinois, les Japonais et les Allemands ont pris des droits sur nous. En plus, comme nous sommes un peu inquiets, nous nous sommes mis à épargner et, der- rière cet accroissement de l’épargne, il y a la conviction chez les Français qu’un jour on viendra leur reprendre ce qu’on leur a donné... La population se demande si l’on ne se moque pas d’elle Convenez-vous qu’il était nécessaire d’avoir cette politique du « quoiqu’il en coûte » et que même si dans les mois qui viennent nous devions à nouveau être confinés, il faudra toujours sortir le chéquier, sinon ce sera la guerre civile ? Oui, il fallait réagir. On ne pouvait pas appauvrir la po- pulation à hauteur de 10 %, en raison du confinement, mais il y a quand même trois erreurs qui ont été commises. D’abord, c’est le confinement sans subtilité, de façon brutale, dans la pré- cipitation, alors que l’année dernière la Croatie, qui exer- çait la présidence de l’Union européenne, avait proposé un sommet permettant de confronter les expériences de pays comme la Suède, l’Au- triche ou le Royaume-Uni, face au confinement brutal de l’Espagne et de l’Italie. On aurait pu avoir une atti- tude sanitaire un peu plus subtile. Ensuite, le plan de relance qui a été annoncé au cours de l’été 2020 est tota- lement à côté de la réalité de ce que nous vivons. Il y a, par exemple, eu la réouverture des trains de nuit, avec notre Premier ministre jouant les contrôleurs de la SNCF entre Paris et Nice... Cela ne correspond pas à l’enjeu de ce que nous vivons ! Je pense que la population se demande si l’on ne se moque pas d’elle. Enfin, avec la vac- cination, on a un outil et il faut réparer cette parenthèse tragique. On n’a pas travaillé pendant 55 jours, on manque de travail, donc il faudrait exceptionnellement rallon- ger la durée du temps de travail. Certains proposaient de supprimer une semaine de congés, notamment dans les écoles, car les années scolaires 2020 et 2021 ont été particulièrement agitées. On ne nous a pas répondu de façon aussi efficace qu’on aurait pu le faire, puisque l’on a été trop brutal, à côté de la plaque, dans le plan de relance et en ne nous sollici- tant pas assez pour la reprise. Un certain nombre de gens se sont dit qu’il y avait de l’argent magique et qu’ils n’avaient plus besoin de travailler Vous abordez la question du travail : une catégo- rie de la population - pas ceux qui sont en pre- mière ligne, évidemment - mais les CSP +, se sont déshabitués du travail et ce confinement a été pris comme une période de congés payés light. Qu’en pensez-vous ? Absolument. Je trouve in- quiétant que l’on ait dévalo- risé la notion même de tra- vail. Un certain nombre de gens se sont dit qu’il y avait de l’argent magique et qu’ils n’avaient plus besoin de tra- vailler. Cependant, il y a des aspects positifs dans la mu- tation du travail : avec le té- létravail, on a découvert qu’il n’était pas forcément utile de concentrer les gens dans des lieux déterminés et qu’on pouvait leur donner une cer- taine latitude d’organisation en restant chez eux. Le numé- rique change la nature de nos rapports au travail. Toutefois, sur le fond, je vous rejoins : il y a cette idée que ce n’est pas si grave que cela d’arrêter de travailler, mais c’est une idée malsaine et pernicieuse. Les Français ont beau- coup épargné et ils craignent maintenant de se faire rafler une partie de leur argent par l’État. Tant que les gens ne seront pas rassurés, on n’avancera pas… Oui, il faut que le gouverne- ment donne un message clair et crédible. Il n’arrête pas de dire qu’il faut être rassuré... Autrefois, les gouvernements qui prenaient ce genre d’en- gagement, c’était en général sur la dévaluation, en disant que le franc était solide, et l’on était sûr que, dans les 48 heures, on aurait droit à une dévaluation... La parole et la crédibilité de nos dirigeants sont entamées et beaucoup de gens s’interrogent sur le fait que cette épargne, qui leur a été imposée puisque les magasins étaient fermés, va leur permettre de se préser- ver contre une menace fiscale potentielle. Il n’y a pas beau- coup de produits qui peuvent les rassurer. Les plus spécula-

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