La Baule+

16 // Avril 2021 La Baule + : Cet ouvrage était sorti l’année der- nière, avant le premier confinement. Il arrive maintenant en livre de poche. Or, votre mes- sage s'inscrit encore plus dans l’actualité car de nombreux gourous en développement person- nel se manifestent de- puis la crise et les gens sont aussi davantage en demande… Julia de Funès : La France connaît encore un fort en- gouement pour les coachs et les spécialistes en développe- ment personnel, alors qu’aux États-Unis on est déjà dans une étape plus critique, bien que le développement per- sonnel vienne pourtant des pays anglo-saxons. Ils sont déjà dans une phase critique, tandis qu’en France, comme nous avons toujours un peu de retard par rapport aux États-Unis, nous sommes dans un engouement fort. La période malheureuse que nous connaissons renforce ce besoin de béquilles existen- tielles, d’ouvrages de déve- loppement personnel et de kits comportementaux. Si je devais résumer votre approche, l’or se- rait la spiritualité et le développement person- nel correspondrait à des pièces en chocolat… Philosophie ➤ La philosophe dénonce l’imposture entretenue par la psychologie positive et le développement personnel Julia de Funès : « On sature de ces niaiseries et de cette Soupline langagière ». J ulia de Funès est titulaire d'un doctorat en phi- losophie et elle a également un DESS en ressources humaines, ce qui l’amène à beaucoup travailler sur la vie des entreprises. Dans son dernier ouvrage, qui sort en livre de poche, elle fustige les impostures inhérentes à une certaine psychologie positive, car les librairies sont envahies de publications qui n’en finissent pas d’exalter l’empire de l’épanouissement personnel. Les coachs, nouveaux vigiles du bien-être, promettent sérénité, réussite et joie. Pour lutter contre la niaiserie facile et démagogique des charlatans du « moi », Julia de Funès les oppose aux grands philosophes qui per- mettent à chacun de mieux affirmer sa pensée et vivre sa liberté. « Développement (im) personnel » de Julia de Funès est publié chez J’ai Lu. J’aime bien votre comparai- son, mais il ne s’agit pas de comparer la philosophie au développement personnel, parce que ce serait tout sim- plement indigne pour la philo ! Elle n’a pas besoin de moi pour montrer toute sa puissance et sa richesse. Il s’agit d’utiliser la philosophie comme une rigueur intellec- tuelle et comme une rigueur de raisonnement, pour expli- quer qu’elle permet de pul- vériser certaines idéologies que le développement per- sonnel ne cesse de véhiculer. La philosophie n’est pas un objet de comparaison, parce qu’elle est incomparable. Le problème de fond c’est l’effondrement progressif des transcendances et des grandes autorités Ce succès du développe- ment personnel est lié à la perte de spiritualité et de repères forts dans nos civilisations… En Afrique ou dans les pays arabes, le développe- ment personnel ne sem- ble pas exister… Ce n’est pas tout à fait juste : je suis allée au Maroc avant la période de confinement et il y a un fort engouement pour les ouvrages de déve- loppement personnel. C’est quelque chose qui se propage parce que c’est un produit à la mode. C’est une illusion ré- confortante. On ne peut pas résister et je comprends très bien les gens qui vont vers ce type d’ouvrages, parce que le problème de fond c’est l’ef- fondrement progressif des transcendances et des grandes autorités, dont la re- ligion fait partie, mais il y a aussi les idéaux politiques, les valeurs humanistes, le cosmos du temps des Grecs... Tout ce qui donnait un sens à l’existence et à l’individu pour gérer au mieux sa vie. Tout cela s’effondre progres- sivement. Si l'on regarde l’histoire des hommes, on voit que toutes les grandes autorités ont perdu de leur prestige et de leur aura, ce qui fait que l’individu se re- trouve face à lui-même, face aux vertiges du « Sois toi- même, réussis ta vie et trouve un sens à ta vie » . D’où cet engouement pour ces approches très légères et très simples. Quand on lit un livre de développement per- sonnel, on comprend tout, évidemment, c’est tellement simple, et l'on comprend cet engouement pour ce type d’approche qui prétend ré- soudre de grands problèmes. Mais, ce qui est très gênant, c’est la discordance entre ce que ces approches promet- tent et les moyens dont elles disposent. Il y a beaucoup d’impostures parce que tous ces sujets sur le bonheur et la confiance en soi sont complexes et on ne peut pas les réduire à une recette comportementale. Ce qui vous dérange, c’est que l’on confie ce qu’il y a de plus impor- tant en nous, c’est-à-dire notre cerveau, notre es- prit, notre âme, à des gens qui ont une faible formation… C’est ce qui m’a toujours heurtée. Il ne s’agit pas d’être contre les gens ou les coachs qui font ces métiers, ce sont souvent des gens très bien, mais l’ambition de leur mé- tier devrait justifier une for- mation très solide. Or, pour l’instant, il n’y a que des di- plômes universitaires et des

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