La Baule+

18 // Avril 2021 N’est-ce pas aussi la conséquence de l'obses- sion de l’égalitarisme ? On a dit que 80 % d’une classe d’âge devait avoir son bac. On a supprimé la sélection à l’univer- sité. Et, à la fin, tout le monde veut être Georges Clooney ou Brad Pitt. On n’accepte plus l’inéga- lité, qui est finalement quelque chose de très naturel… Notre idéologie égalitariste est une dérive démocratique, puisque la démocratie c’est l’égalité, mais la dérive c’est l’égalitarisme. On ne veut plus de différences et les dif- férences sont perçues comme des injustices absolues. Or, il y a des différences qui sont justes. Si je paye plus d’im- pôts que mon voisin, c’est une différence, mais cela s’appelle l’équité. Au- jourd’hui, il y a un amalgame entre différences et injus- tices, et entre inégalités et in- justices. Sur le problème des coachs, la question sous-ja- cente est : pourquoi vau- drais-je moins qu’un psy- chiatre ? Souvent, le profil des coachs, ce sont des gens de 40 ou de 50 ans qui ne se plaisent plus dans leur mé- tier et qui trouvent cette issue de secours très attrayante parce qu’il n’y a pas de di- plômes compliqués. Il y a un sentiment de supériorité qui se crée très vite dès lors que l’on prétend aider les gens. Donc, il y a une sorte de sa- tisfaction narcissique qui ex- plique cet engouement fort pour ce type de reconversion professionnelle. On ne re- commence pas un métier en bas de l’échelle comme si l'on voulait devenir boulanger… Dans ce cadre, on aide im- médiatement l’autre, donc on est supérieur à l’autre et c’est finalement très attrayant. Dans toutes ces reconver- sions, ce sont des gens qui, plus jeunes, ont voulu être psychologues, psychiatres ou psychanalystes. Et tout d’un coup, ils ont la possibilité d’aider psychologiquement les gens, sans diplôme et avec un salaire bien plus intéres- sant qu’un pauvre interne en médecine qui commence avec un salaire de misère après dix ans d’études... Vous avez raison : à l’origine, c’est une sorte de prétention éga- litariste, on va faire comme des gens qui ont fait dix ou quinze ans d’études… Il y a aussi l’envie de ne pas faire d’efforts avec des formations longues et compliquées… Ces approches appuient à chaque fois sur ces typologies d’attente existentielle qui sont communes à l’humanité Celui qui reçoit le mes- sage est parfois suffi- samment naïf pour s’imaginer - alors qu’il est en disgrâce dans son entreprise et en période de divorce - qu’après une simple séance de coa- ching, il va pouvoir de- venir PDG de TF1… Les approches de développe- ment personnel jouent sur ce que Freud appelait le narcis- sisme de la petite différence. Vous avez des problèmes, vous êtes comme tout le monde, mais vous avez une petite différence en plus... Et cela marche avec tout le monde ! Si je vous dis que vous êtes comme tout le monde mais que vous avez quelque chose en plus que personne n’a jusqu’à présent remarqué, cela va vous faire fondre, parce que tout le monde marche à ce narcis- sisme de la petite différence. Freud avait déjà cartographié les attentes sur lesquelles les gens étaient plus sensibles. Il y a des attentes de répara- tion: vous avez raté une partie de votre vie profes- sionnelle et, maintenant, vous allez retrouver une nou- velle validité profession- nelle… Il y a aussi les fan- tasmes de séduction : si vous regardez un grand danseur, comme Patrick Dupond - qui vient malheureusement de nous quitter - vous vous dites que vous auriez pu être aussi un grand danseur... Ce sont tous les fantasmes de séduc- tion. Enfin, il y a les attentes de possession : c’est-à-dire que l’on va reprendre sa vie en main. On ne va plus être un bon petit soldat qui obéit aux injonctions sociales, culturelles ou éducatives, on va devenir le maître de sa vie... Cela marche à tous les coups. Ces approches ap- puient à chaque fois sur ces typologies d’attente existen- tielle qui sont communes à l’humanité. Mais comment devenir soi-même en écoutant les conseils d’un autre ? Il y amaintenant les nou- veaux coachs virtuels avec des conférences sur Internet. J’ai relevé quelques titres de confé- rence TEDx dites «ins- pirantes»: «Comment se surpasser», « Changer pour devenir soi-même », «Devenir pleinement soi- même », « Et si votre rêve devenait possible», « Identifier ses ressources pour vivre plus heu- reux». Qu’en pensez- vous? C’est un peu triste ! Les gens qui vont vers cela ne sont pas des gens naïfs, ce sont des gens en vulnérabilité ou en faiblesse. Ce n’est pas du tout ce que je critique car, ce que je critique, c’est cette préten- tion à traiter de sujets exis- tentiels et vous mentionnez plusieurs sujets qui tournent autour du moi. Ce sont des conférences inspirantes. Certes, on ne va pas dire que ce sont des conférences plombantes ! Déjà, rien que l’expression « conférences inspirantes » m’énerve, car c’est une lapalissade. Le dé- veloppement personnel pré- tend s’occuper du moi le plus intime de chacun et, en même temps, il s’adresse au moi de chacun à travers des millions d’autres personnes. Donc, il n’y a pas plus imper- Julia de Funès : « Déjà, rien que l’expression « conférences inspirantes » m’énerve, car c’est une lapalissade. » sonnel ! Vous mentionnez un autre titre : « Devenir soi- même ». Mais comment de- venir soi-même en écoutant les conseils d’un autre ? C’est un paradoxe inouï ! Comment être authentique en suivant les conseils qu’un coach vous donne ? C’est le fantasme mentionné par Freud, c’est-à-dire que tout est possible. Pour le coach, le réel ne compte pas, c’est le possible qui compte. C’est une pensée très infantili- sante, où le réel devient une fonction support et, ce qui compte, ce sont vos espé- rances et vos souhaits. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas avoir des rêves et des am- bitions, mais c’est nier le principe de réalité. On ne doit pas dire que tout est pos- sible. On voit très clairement qu’il y a un essoufflement. Les gens ne sont pas dupes. Je crois beaucoup à l’intelli- gence et au bon sens du pu- blic. Cela fait du bien d’écou- ter pendant 30 minutes des discours qui vous réconfor- tent à l’aide de mots doux et de promesses mais, après, les gens ont un esprit critique et je crois qu’ils sont capables de développer un discerne- ment fort. C'est toute cette idéologie bonheuriste, cette psychologie positive, qui positive plus qu’elle ne pense Tout cela n’est-il pas la conséquence de ces niai- series souvent partagées sur les réseaux sociaux avec une photo d’arbre ? Cette grande phrase sur l’homme qui l'entoure de ses bras et qui est proche de la nature, où tout le monde appuie sur «J’aime »… Exactement ! C'est toute cette idéologie bonheuriste, cette psychologie positive, qui positive plus qu’elle ne pense. Et l'on se retrouve avec des packs de niaiseries comme « Souris à la vie et la vie te sourira… » C’est presque indécent dans ces périodes malheureuses, parce qu’il y a des gens qui souffrent et il ne suffit pas d’avoir des petites pensées douces et des mots sympa- thiques pour aller mieux. Cela se rapproche très vite de la méthode Coué. On se ré- pète que tout ira bien pour se sentir un peu mieux. Mais on sature de ces niaiseries et de cette Soupline langagière. Il y a un fort attrait mainte- nant pour la philosophie, l’histoire de la littérature l’histoire des religions. Il y a quand même un besoin, une demande pour des choses ri- goureuses. Et cette mode passera. Vous savez, la phi- losophie, ce n’est pas être cri- tique, mais il s’agit de lutter contre des idéologies et la bê- tise. La philo est un outil tellement fantastique pour déceler les mécanismes de pensée, les automatismes qui engourdissent les intelli- gences, que c’est juste une sorte d’hygiène intellectuelle. Propos recueillis par Yannick Urrien. A quabaule annonce la réou- verture du bassin extérieur aux usagers majeurs. Rappelons que le centre était fermé depuis le 20 novembre dernier. Les visiteurs peuvent donc retrouver le plaisir de la baignade, tous les jours de 9h à 18h30 (les lundis et jeudis à partir de 7h30) et le bassin nordique de 33 mètres, qui est le seul accessible, est disponible pour les personnes qui auront réservé préalablement leur créneau ho- raire en ligne via le site moncen- treaquatique.com . En raison des consignes sanitaires, la jauge est limitée à 40 personnes. Aquabaule propose un abonnement mensuel à 24,40 euros qui permet de venir nager chaque jour. Réouverture du bassin extérieur d’Aquabaule

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