La Baule+

la baule + 24 // Mai 2021 La Baule + : Vous êtes un passionné de voile. Votre livre, « 3000 ans après Ulysse », relate votre périple en mer, mais c’est aussi l’oppor- tunité de parler de vos rencontres lors des es- cales et de partager des idées fortes. D’abord, vous rappelez que vous avez appris la naviga- tion en Bretagne et que vous connaissez parfai- tement le golfe du Mor- bihan, Houat, Hoëdic ou Belle-Île-en-Mer… Jean Glavany : Cela reste le jardin maritime de mon enfance. C’est là que j’ai ap- pris à naviguer. D’abord sur des dériveurs qui étaient sur les plages de Port-Maria ou de Saint-Gildas-de-Rhuys, ensuite dans le golfe ou dans la baie de Quiberon, enfin sur des croiseurs hautu- riers, un peu plus loin. C’est là que toutes mes vacances scolaires et universitaires se sont passées. Donc, ma culture maritime d’origine vient évidemment de l’At- lantique et de la Bretagne sud, pas très loin de de La Baule et de la presqu’île de Guérande. Êtes-vous retourné en Bretagne depuis ? Oui, régulièrement. Y com- pris parce que mes vieux parents, qui sont morts il y a quelques années, ont pas- sé beaucoup de temps dans notre maison familiale. Nous y allions chaque année et je prenais mon vieux père par la main, jusqu’à ses 90 ans, pour l’emmener en mer, à Groix ou à Belle-Île. Je suis capable d’y retourner car, quand on aime son jardin d’enfance, on lui reste fidèle. Vous comparez l’Atlan- tique à la Méditerranée: celle-ci est-elle parfois plus traîtresse que l’At- lantique ? À vrai dire, elle est plus bru- tale, elle est moins prévi- sible. À propos des colères d’Éole que rencontrait Ulys- se, j’ai voulu mieux dissé- quer ce que sont les condi- tions météorologiques pour les marins en Méditerranée. J’ai invité à mon bord un météorologiste célèbre dans le monde de la voile, Jean- Yves Bernot, pour bien com- prendre les différences. Je ne crois pas qu’elle soit plus méchante, mais la Méditer- ranée est plus imprévisible et il y a une formule de Jean- Yves Bernot qui est devenue mienne : « En Atlantique, quand on navigue, on pré- voit. En Méditerranée, on réagit ». Donc, il y a quelque chose de très soudain et par- fois imprévisible. Sinon, je ne crois pas que les vents soient plus méchants en Mé- diterranée qu’en Atlantique ou, a fortiori, dans le Paci- fique sud ou au Cap Horn. En Atlantique on calcule, alors qu’en Méditerranée on réagit. Jean-Yves Bernot explique cela par les raisons à la fois géographiques, les côtes assez montagneuses, mais aussi par le climat et l’affrontement entre les zones tempérées de l’Eu- rope et les zones chaudes de l’Afrique subsaharienne. Il y a des choses plus imprévi- sibles, mais qui n’en font pas un tombeau... Lorsque vous évoquez les marées, quelques centimètres à peine en Méditerranée, cela in- duit que les mouillages sont plus simples et que les marins n’ont pas be- soin de se livrer à des calculs complexes… Je me souviens de l’un des premiers mouillages que j’ai faits à Cancale, quand j’avais une vingtaine d’années. Il y avait 4 ou 5 mètres de fond. J’avais mis 3 fois la profon- deur et l’un de mes copains m’a dit « Attends, regardons le marnage… » On avait re- gardé les instructions nau- tiques dans l’Almanach du Marin Breton, le marnage était de 15 ou 16 mètres et ce que j’avais fait était in- suffisant… Donc, ce qui est parfois très spectaculaire en Bretagne, surtout en Bre- tagne nord et en Manche, n’existe quasiment pas en Méditerranée, ce qui fait que cela rend effectivement les mouillages plus simples pour les marins. En même temps, les paysages sont plus fixes. Alors, quand vous contemplez les paysages en Bretagne, quand vous êtes en mouillage, cela change en permanence en fonction de l’heure de la marée avec la terre qui se découvre. En Méditerranée, si vous vou- lez peindre un paysage, vous avez plus de temps... D’ailleurs, il y a encore chaque année dans les offices de tourisme, au cours de l’été, des gens qui se déclarent surpris par le phénomène des marées… L’histoire des côtes de l’At- lantique est truffée de ces aventures malheureuses de gens surpris par la marée, ne serait-ce que sur le passage de l’île de Noirmoutier qui en est rempli. Vous écrivez : « Com- bien de fois en Méditer- ranée ai-je senti la terre avant de la voir… » Est- ce une caractéristique de la Méditerranée ? C’est l’une des caractéris- tiques de la Méditerranée qui n’a pas changé depuis Ulysse. Depuis 3000 ans, la mer est toujours aussi belle, les îles sont toujours aussi somptueuses, les ri- vages et les mouillages sont toujours aussi magnifiques et ses odeurs et ses saveurs sont les mêmes aussi. C’est l’odeur des maquis que l’on ne retrouve pas en Bretagne. Mais c’est vrai qu’il m’est arrivé, notamment en Corse mais pas seulement, en ap- prochant de nuit de l’île, de sentir, à quelques milles de la côte que je ne voyais pas encore, l’odeur du ma- quis. Cette odeur et ces sa- veurs de Méditerranée sont une constante qui en font pour une grande partie son charme. Des passeurs qui sont aussi des esclavagistes Ce récit de navigation est aussi un prétexte pour revenir, en fonc- tion des étapes, sur des sujets de réflexion ou d’actualité : par exemple, la question de l’esclavage en Libye et des migrants… C’est en refaisant le voyage d’Ulysse, non pas pour re- trouver les mêmes endroits et retrouver les traces des sirènes, des cyclopes, des Lestrygons ou des Loto- phages, que j’ai pris cette carte, mais parce qu’il fal- lait bien me donner un parcours à accomplir en Méditerranée. Au fond, la carte du voyage d’Ulysse est la plus célèbre et la plus révélatrice de la navigation en Méditerranée. À travers l’allégorie de la barbarie, j’ai voulu montrer que la barba- rie était toujours là, sur les côtes notamment libyennes, avec des passeurs qui sont aussi des esclavagistes et qui traitent les migrants d’une manière honteuse, odieuse et insupportable. Il y a un marché aux esclaves en Li- bye qui a été décrit par des victimes qui ont été vendues dans ce marché. Il y a de la torture, y compris ces der- niers mois ou ces dernières années. On fait semblant de croire qu’il y a un gouverne- ment démocratique en Libye qui contrôle tout, mais ce sont les milices qui font leur loi. La barbarie est aussi en mer, parce que ces pauvres hères sont abandonnés sur des canots pneumatiques qui pètent à la première oc- casion. Ces migrants sont abandonnés à leur triste sort au milieu de la mer. Et là, il y a une forme de barbarie d’un certain nombre de gouver- nements et de responsables Politique ► L’ancien chef de cabinet de François Mitterrand et ancien ministre évoque sa passion pour la voile et revient sur ses combats Jean Glavany : « 1981 a été un coup de tonnerre qui a bouleversé l’histoire contemporaine et nos vies. » J ean Glavany est connu pour avoir été le premier chef de cabinet de François Mitterrand à l’Élysée, plusieurs fois ministre, notamment de la Pêche et de l’Agriculture, et député des Hautes-Pyrénées pendant 20 ans. Figure historique du Parti Socialiste, son nom est moins familier auprès du grand public comme celui d’un « voi- leux». C’est pourtant cette passion qui lui permet de prendre le large et d’écrire. Sur son voilier, Jean Glavany suit la route mythique que le personnage d’Homère a parcourue il y a 3000 ans. Chaque étape de l’Odyssée d’Ulys- se sonne comme une métaphore des temps modernes que l’auteur partage avec des invités montés à bord ou sor- tis de son imaginaire. Les conversations s’enroulent avec ferveur autour de l’âme méditerranéenne, ses racines glorieuses et ses maux endémiques : crise migra- toire, affaire Yvan Colonna, surpêche, héroïsme patriotique, polythéisme grec et monothéisme révélé, conflit israé- lo-palestinien, montée de l’islamisme et laïcité… ainsi que sur la beauté de la mer et de ses criques, ses saveurs et le plaisir de naviguer en son sein. Jean Glavany a accordé un entretien ex- clusif à Yannick Urrien pour Kernews Radio et La Baule +. « 3000 ans après Ulysse » de Jean Gla- vany est publié aux Éditions Edisens.

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