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la baule+ 8 // Septembre 2023 Économie ► La future monnaie numérique pourrait être fondante et elle permettra d’orienter les dépenses Bruno Colmant : « Il y aura des pertes de libertés qui seront associées à des objectifs collectifs, notamment en matière de solidarité et d’environnement. » Bruno Colmant est l’un des économistes les plus influents au niveau européen. Il a notamment été directeur de cabinet du ministre belge des Finances, président de la Bourse de Bruxelles et associé au sein du cabinet Roland Berger et CEO de la Banque Degroof Petercam. Il est membre de l’Académie Royale de Belgique et il a publié près de 80 livres de finance, de comptabilité et de fiscalité, ainsi que près de 5 000 articles financiers pour la presse écrite. Bruno Colmant estime que le futur euro digital pourrait ressembler à une monnaie fondante. D’ailleurs, l’épargne européenne n’est plus rémunérée alors qu’elle est rongée par l’inflation. La Commission européenne pourrait s’inspirer des travaux de Silvio Gesell (1862-1930), inventeur de ce concept, en donnant une date de péremption à la monnaie et en la dépréciant à intervalles fixes, afin de forcer la circulation de cette monnaie et son utilisation dans l’économie. Nous évoquons par ailleurs avec Bruno Colmant un autre sujet d’actualité : le contrôle des populations par l’utilisation de la monnaie. Par exemple, plus de mille villes dans le monde, dont Nantes, se sont engagées au sein du programme C40knowledgehub visant à réduire la consommation de viande, l’utilisation de l’avion (limitée à 1500 kilomètres tous les trois ans par personne), de la voiture individuelle ou l’achat de vêtements neufs. Ainsi, la monnaie numérique pourra carrément vous empêcher d’acquérir des vêtements neufs si vous avez dépassé le quota autorisé. « La monnaie fondante : la plus stupéfiante des révolutions financières » de Bruno Colmant est publié aux Éditions La Renaissance du livre. « La monnaie : entre néolibéralisme et État, un choix politique » de Bruno Colmant est publié chez Fayard. La Baule + : Peut-on dire que depuis la nuit des temps, la monnaie permettait d’échanger des produits ou des services en fonction de l’offre et de la demande, mais que désormais cela va changer ? Bruno Colmant : Il y a beaucoup de choses à dire sur la monnaie et des années de discussion ne suffiraient pas à expliquer le phénomène. On dit que la monnaie est née pour remplacer le troc. Quand la division du travail s’est imposée et lorsque l’instantanéité des échanges a disparu, il a fallu un bien intermédiaire permettant de relier la valeur de tous les biens et services produits. Cette théorie est aujourd’hui battue en brèche. On croit que les premières monnaies étaient de nature religieuse, et non pas mercantile, et c’est sans doute la fonction d’octroi de crédit qui a été à la base de la création monétaire. Les premières traces de monnaie sont apparues environ 16 000 ans avant Jésus-Christ. Le premier harmonisateur monétaire était Alexandre Le Grand, qui a créé une unification monétaire. Au rythme de ses développements, la monnaie s’est standardisée pour devenir un bien représentatif de valeur, plutôt que d’être une valeur elle-même. Il y a quelques siècles, la monnaie représentait une valeur intrinsèque - comme l’or ou l’argent - mais, progressivement, on a transformé cette représentation par des signes monétaires, des pièces ou des billets, qui n’ont pas la valeur qu’ils transportent. Aujourd’hui, la monnaie est digitale. Ce phénomène de transmutation de la valeur intrinsèque en un symbole n’est pas neuf, puisque le mot pécuniaire vient du latin pecus qui veut dire bétail. On suppose que l’on a remplacé le sacrifice du bétail par des dons de monnaies qui représentaient le bétail. Cette évolution de la monnaie en représentation, alors que c’était un bien, n’est pas neuve, mais cela s’est accéléré au cours du siècle passé. Les États ont besoin de cette épargne pour se financer à un taux d’intérêt extrêmement réduit Vous évoquez la monnaie numérique qui va être mise en place au niveau européen, en soulignant que ce sera certainement une monnaie fondante et vous plaidez pour une perte de valeur de 5 % par an. Or, déjà, en raison de l’inflation, la monnaie perd 5 % par an… La monnaie fondante est une théorie imaginée par Silvio Gesell, né en 1862, qui voulait pénaliser la thésaurisation de la monnaie par l’imposition d’un taux d’intérêt négatif. Donc, la monnaie aurait perdu sa valeur au rythme de sa détention. Pour reconstituer la valeur, il fallait acheter des timbres ou refaire estampiller des billets, donc payer afin de garder le pouvoir d’achat de la monnaie. L’économiste anglais Keynes s’est inspiré des travaux de Gesell - auquel il doit une grande partie de ses découvertes - et c’est un homme qui est aussi à la base de toutes les monnaies alternatives qui circulent et dont on évite qu’elles conservent leur valeur afin qu’elles soient thésaurisées. Comme vous le dites justement, le taux d’intérêt est inférieur à celui de l’inflation et la monnaie improductive perd une partie de son pouvoir d’achat au rythme de l’évolution du temps. Aujourd’hui, la réalité monétaire relève de ce que l’on

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