La Baule+ : Dans votre nouveau livre, vous vous intéressez au siège de Toulon, lorsque les forces de Napoléon se sont battues contre les royalistes. Vous précisez qu’il ne s’agit pas d’un roman historique, mais d’un roman stratégique. Quelle est la particularité d’un roman stratégique ? Philippe Bornet : Tout le monde connaît le roman scientifique, qui a été inventé par Jules Verne, et tout le monde connaît le roman historique, qui a été inventé par Walter Scott et Alexandre Dumas. En revanche, tout le monde devrait connaître le roman stratégique. C’est un roman inventé par un Français, le colonel Driant, qui était le gendre du général Boulanger, un militaire qui voulait galvaniser la jeunesse en préparant la guerre de 14-18 et il a inventé ce style. Quand Tom Clancy écrit « Octobre rouge », il fait un roman stratégique. Il y a une trame historique qui respecte scrupuleusement l’histoire et tout est vrai dans les moindres détails. Je rajoute des causes aux effets historiques. Le personnage de Napoléon Bonaparte est très connu, certains savent qu’il est mort à Sainte-Hélène, mais après on reste sur des images assez floues… C’est vrai. Malheureusement, je m’inscris dans la tradition du Roman national, je veux que les Français connaissent leur histoire par le divertissement. C’est aussi un cours d’histoire et de stratégie. Dans les conquêtes de Napoléon, il y avait toujours une volonté Philippe Bornet : « Napoléon est un maître en tactique, mais c’est aussi un maître en psychologie. » Histoire ► Retour sur un fait méconnu : la bataille de Toulon Napoléon, le biopic réalisé par Ridley Scott, est diffusé en ce moment sur Canal+. Une partie du film traite de la bataille de Toulon, un fait historique peu connu des Français, et qui fait l’objet d’un ouvrage de l’historien Philippe Bornet. L’écrivain revient sur ce conflit militaire qui s’est déroulé de septembre à décembre 1793, après que les royalistes se sont emparés de la ville et l’ont livrée aux Britanniques. « Qui veut tuer Bonaparte ? » de Philippe Bornet est publié aux Éditions Via Romana. de maintenir les États, mais de placer l’empire français au-dessus. Napoléon a-t-il finalement mis en place ce que l’on observe actuellement entre les États-Unis et les pays de l’OTAN ? Je vois à quoi vous faites allusion, vous avez tout à fait raison. Napoléon explique qu’il n’est pas le successeur de Louis XIV, mais de Charlemagne. Il y a plusieurs manières de concevoir l’organisation politique du monde. Au début, c’étaient les familles et les tribus, ensuite les cités, puis les nations, l’État-nation typique, c’est la France et, au-dessus, il y a l’empire. L’empire, ce n’est pas la nation, mais c’est aussi une solution. L’Empire romain a duré 2000 ans dans sa partie orientale, donc ce n’est pas une utopie. Ce n’est pas la solution retenue par les Capétiens. Jean-Claude Valla, ancien rédacteur en chef du Figaro Magazine, a bien expliqué que Napoléon était un successeur qui voulait recréer l’Empire Romain d’Occident. Quand vous reprenez les ancêtres de Napoléon, vous vous apercevez que ce sont tous des gibelins, mais pas des guelfes. Le guelfe est favorable à la cité, il est proche du pape, qui est généralement un contre-pouvoir vis-à-vis de l’empereur. La famille de Napoléon Bonaparte a toujours été au service des empereurs du Saint Empire romain germanique. Napoléon veut recréer un nouvel empire et, cette fois-ci, c’est la France qui le dirigera. Si les Capétiens avaient retenu cette solution de l’empire, la Bretagne serait un État, tout comme la Bourgogne ou la Savoie… C’est possible, mais vous connaissez Louis XIV : il était à deux doigts de mettre la main sur l’Espagne et, si les Anglais avaient laissé faire, l’Europe aurait connu un autre destin. Il y a eu une tentation de l’empire aussi chez les rois de France. Louis XIV s’est efforcé de diviser l’Allemagne pour la contrôler. Il y a une tentation impériale chez les Bourbons. Les choses ne se sont pas passées de cette manière, c’est la glorieuse incertitude de l’histoire. Les Anglais ne veulent pas conquérir la France, mais détruire la flotte française qui a permis la naissance des ÉtatsUnis d’Amérique Pourquoi la bataille de Toulon est-elle particulièrement symbolique et importante dans ce que l’on appelle l’art de la guerre ? Elle est importante parce qu’elle est une bonne illustration de la pensée d’un écrivain militaire du XXe siècle, Liddell Hart, donc ce n’est pas Clausewitz. Clausewitz présente la bataille d’anéantissement comme le sommet de l’art du stratège, alors que Liddell Hart ne veut pas mettre les doigts dans l’engrenage. Il s’efforce d’agir sur le champ de bataille par une manœuvre indirecte et à distance. Napoléon Bonaparte va effectuer une manœuvre de ce type à Toulon. Si c’était une guerre classique, il aurait ouvert la tranchée, il aurait opéré une brèche dans le mur de Toulon et il aurait dit au général en chef d’aller prendre la ville. Napoléon Bonaparte raisonne. Il s’aperçoit que les Anglais sont très timides et qu’ils ont manqué l’occasion de sortir de Toulon à deux reprises, alors qu’ils sont en supériorité numérique. Cela lui semble très bizarre et il réfléchit. Il se dit que les Anglais ne veulent pas conquérir la France, mais qu’ils veulent détruire la flotte française qui a permis la naissance des États-Unis d’Amérique. S’il empêche toute communication entre la logistique anglaise et les royalistes de la ville, les Anglais partiront plutôt que de risquer leur précieuse flotte militaire. Donc, le raisonnement de Napoléon n’est pas d’ouvrir la brèche, mais de disposer ses canons pour arroser les deux rades et, une fois l’objectif obtenu, les Anglais partiront. S’agit-il d’une stratégie plus offensive que celle d’un embargo classique? C’est ce qui s’est passé. Il a bombardé la rade de Toulon et les Anglais sont partis. On n’avait pas prévu que les Anglais allaient quand même essayer de détruire la flotte française en l’incendiant. Ils ont tenté de le faire, mais c’était techniquement très difficile. Autour de Toulon, il y a trois points qui permettent de bombarder la rade. À l’époque, la portée utile était d’un kilomètre environ. Napoléon a travaillé sur ce point en arrivant. Sur les trois solutions, il y avait un lieu inutilisable, puisque c’était au pied d’un fort qui défendait la ville, un autre était situé de telle manière que l’on ne pouvait pas l’occuper sans exposer ses propres communications, et il y en avait un troisième, surnommé le petit Gibraltar par les Anglais, qui a été occupé par les troupes de Napoléon. Malheureusement, les troupes n’étaient pas suffisamment nombreuses pour pouvoir le défendre. Les Anglais l’ont repris et ils ont bâti un fort de campagne. Il a fallu que Bonaparte bombarde ce fort de campagne pour permettre aux Français de le reprendre. Il a pu installer ses canons et, en 48 heures, les Anglais sont partis. la baule+ 16 | Juin 2024
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