la baule+ 8 | Janvier 2025 Politique ► Les fauves ont laissé leurs places aux monstres… Roselyne Bachelot : « La classe politique n’est que le miroir que la société se tend à elle-même. » Roselyne Bachelot a été plusieurs fois ministre sous les présidences de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron. Dans son dernier livre, elle évoque le remplacement des fauves par des monstres: «Les fauves d’abord : de Gaulle qui avait perçu la fin d’un monde, Chirac le séducteur, Sarkozy le combattant. Les monstres ensuite : Jean-Luc Mélenchon hanté par la colère, Marine Le Pen minée par une filiation destructrice, Emmanuel Macron surgi sans racines des décombres d’un vieux monde détesté et regretté… » « Sacrés monstres ! » de Roselyne Bachelot est publié chez Plon. La Baule+ : Vous avez rencontré tous les grands monstres de la politique. Aujourd’hui, beaucoup soulignent que le niveau a baissé. Qu’est-ce qui rassemble ces monstres ? À l’exception de Nicolas Sarkozy et d’Emmanuel Macron, peut-on trouver comme point commun le fait que ces personnes aient connu l’après-guerre et les Trente Glorieuses ? Roselyne Bachelot : J’avance l’idée que la classe politique n’est que le miroir que la société se tend à elle-même. On observe une désaffiliation massive. Il n’y a plus de syndicats, il n’y a plus d’églises, les familles sont très nucléaires, beaucoup de gens n’ont pas de frères ou de sœurs, donc plus de tantes… La société politique s’est aussi désaffiliée. Auparavant, nous avions des fauves et, maintenant, nous avons des monstres. C’est ce que je raconte dans ce livre. Peut-être que le dernier fauve, c’est Jacques Chirac. Malgré les différences idéologiques, ces gens fonctionnaient avec des codes dans lesquels les Français pouvaient se retrouver. Ce n’étaient pas toujours des codes moraux et l’on a vu des valises d’argent circuler, mais, d’une certaine façon, la société est beaucoup plus morale aujourd’hui qu’elle ne l’était hier. Cependant, les gens avaient le sentiment de se reconnaître. Maintenant, on a des gens qui sont étranges. C’est pour cela que j’ai appelé mon livre « Sacrés monstres ! ». J’en décris trois : Emmanuel Macron, JeanLuc Mélenchon et Marine Le Pen. Je cite une phrase de Gramsci dans « Cahiers de prison » : « L’Ancien Monde est mort, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres ». Je raconte comment les monstres ont surgi. Ce n’est pas une analyse philosophique, mais ce sont des anecdotes souvent drôles. Emmanuel Macron est quelqu’un qui surgit sur les décombres d’une histoire politique Quelle est la définition du monstre politique ? Pour moi, le monstre, cela ne signifie pas quelque chose de laid ou de monstrueux. Ce sont des gens qui fonctionnent selon d’autres codes, c’est plutôt l’étrangeté de la chose. Ce sont des gens qui n’auraient sans doute pas existé il y a une trentaine d’années. Jean-Luc Mélenchon est dans les deux exceptions du monstre… Marine Le Pen, c’est cette personne qui n’arrive pas à sortir du cercle de feu que son père a dressé autour d’elle, comme dans la Walkyrie de Wagner. Elle hésite toujours entre ce mouvement vers la respectabilité et la reconnaissance, alors que son parti est clairement d’extrême droite. Emmanuel Macron est quelqu’un qui surgit sur les décombres d’une histoire politique. C’est quelqu’un de très brillant et très séducteur, et il n’aurait sans doute pas pu faire carrière il y a 20 ou 30 ans. Il fait carrière parce que le monde politique s’est désagrégé. Quand j’arrive à l’Élysée, en tant que ministre de la Culture en 2020, je vois ce jeune président, dans cet Élysée complètement remanié, avec des meubles modernes et des tapis modernes, je vois ce garçon étonnamment beau, sans cravate, avec une chemise ouverte et je me dis que vraiment les codes ont changé. Vous avez côtoyé dans l’hémicycle des anciens ministres du général de Gaulle, comme Jacques Baumel ou Robert-André Vivien, vous pouvez donc faire la différence… J’ai une anecdote fantastique sur Robert-André Vivien dans le livre. Nous sommes en pèlerinage à Colombey et nous déjeunons dans une auberge. Sur le menu, il devait y avoir du Bourgogne et on nous sert du Bordeaux. Il appelle la serveuse en lui faisant remarquer que ce n’est pas le vin qui était annoncé. La serveuse répond qu’il est aussi très bon. Il demande à la serveuse quelle est la différence entre le Bordeaux et le Bourgogne. Elle ne peut pas répondre, alors il lui explique : « Le Bordeaux ça se pisse et le Bourgogne ça s’éjacule ! » Quand on passe de Robert- André Vivien aux députés actuels, observez-vous une différence de niveau ? Je ne dirai pas que c’est une différence de niveau, parce que les nouveaux députés sont aussi des gens parfaitement estimables sur le plan intellectuel et de la connaissance des dossiers. Mais il n’y a plus de personnages. Peut-être parce que les personnages se déploient ailleurs, par exemple dans le monde des médias ou des start-up. La politique est devenue quelque chose de terriblement ingrat. On est soumis à des attaques et des injures, cela concerne aussi les membres de notre famille. Regardez un garçon comme l’ancien ministre Éric Dupond-Moretti : c’est quelqu’un qui a accepté, en étant ministre de la Justice, de perdre les trois quarts de ses revenus. C’était une star du barreau, le type des grands procès et, tout d’un coup, il accepte de se faire injurier et attaquer dans sa fonction. C’est admirable et c’est aussi terriblement injuste. On peut attaquer sa politique, dire que tel ou tel texte ne convient pas, heureusement, on peut le faire, c’est normal. Mais, maintenant, on attaque directement les personnes et leur famille. Cela dégoûte les gens qui pourraient faire carrière dans la politique. J’ai trouvé une famille qui m’a laissé une large marge de manœuvre, peutêtre parce que j’étais une fille de résistants Vous êtes un ovni politique : que retenez-vous de votre carrière ? J’ai toujours voulu avoir une totale liberté, sans doute aussi parce que j’étais la fille de deux grands résistants. Mes grands-parents étaient aussi résistants, ma grandmère maternelle cachait des juifs dans la cave et, pour moi, la liberté dans mes prises de position était indispensable. Pour autant, je n’ai jamais trahi ma famille politique. Je suis restée dans ma famille et on a accepté ma liberté. Le débat sur le Pacs est très caractéristique
RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2