La Baule+

la baule+ Juin 2025 | 7 Je suis chef d’entreprise et je constate simplement que personne ne postule pour venir travailler chez moi. Lorsque je me lève le matin, mon objectif est de proposer labonne cartepour attirer des clients, proposer une décoration agréable, être ouvert le plus largement possible, sélectionner les meilleurs fournisseurs... Cela fonctionne, mais malheureusement je ne trouve personne pour faire le service. Face à cela, soit je ferme, soit j’explique que je suis complet alors que j’ai encore des tables vides, tout simplement parce qu’il n’y a pas assez de monde pour assurer le service. Ce n’est pas normal dans un pays où il y a 6 millions de personnes qui cherchent un job ! Ensuite, ce n’est pas très politiquement correct de le dire, mais cela pose un problème qualitatif. Vous ne choisissez plus. La fameuse personne que je n’avais pas sélectionnée au départ parce qu’elle sentait l’alcool, je lui ai quand même téléphoné parce que je n’avais personne... C’est dramatique, parce que l’expérience client n’est pas bonne et vous multipliez les problèmes de ressources humaines. Nous avons beaucoup réfléchi et, ce qui a été déterminant, c’est la semaine de quatre jours. En faisant des horaires à la carte, tout a changé. Au final, il y a toujours quelqu’un qui va payer, en l’occurrence le client: donc votre salade ne sera plus à 20 €, mais à 25 €… Pas pour la semaine de quatre jours, parce qu’il s’agit simplement de changer les rotations. C’est un vrai cassetête pour le patron, mais il n’y a pas de coût sur l’addition finale. Nous avons aussi construit des logements pour les salariés, cela a un coût, mais en même temps il ne faut pas oublier le coût du turn-over. Être obligé de fermer en pleine saison, cela a un coût faramineux. Vous savez, quand François Bayrou dit dans les médias que les Français ne travaillent pas assez et qu’il va falloir se serrer la ceinture, je me demande où il va. Ce n’est pas un projet. En tant que chef d’entreprise, on doit tous les jours proposer un projet et emmener les gens dans une aventure. Il y a plein de gens qui sont prêts à travailler plus, mais ils ont besoin de comprendre pour quoi, pour qui, et comment. Il est inutile de dire que les Français ne travaillent pas assez et qu’il faut tout casser Certes, mais on nous répète que les Chinois et les Vietnamiens travaillent deux fois plus que nous et qu’ils vont gagner la compétition mondiale… Oui, mais nous sommes la résultante de siècles d’avancées et de négociations sociales. Il est inutile de dire que les Français ne travaillent pas assez et qu’il faut tout casser. J’ai envie de répondre à François Bayrou que je travaille 80 heures par semaine et qu’il peut aller se faire empapaouter chez les Grecs ! Maintenant, s’il s’agit de repenser complètement le travail, c’est autre chose. Je pense que la plupart des chômeurs ont envie de travailler et que la plupart des patrons sont des gens bien. Donc, il faut sortir des caricatures et se dire simplement que le travail a changé de place. Les politiques ne parlent que de ce qui ne va pas, mais ils ne nous parlent pas de projets. Vous évoquez aussi l’absence de culture économique, notamment pour comprendre le sens du travail et de l’argent, puisqu’à l’origine l’argent n’est qu’un outil permettant d’éviter le troc. Quand un produit ne se vend pas, c’est peut-être qu’il n’est pas au bon prix… De la même manière, lorsqu’un poste n’est pas pourvu, c’est que le salaire n’est pas attractif… Mais si vous proposez un salaire alléchant, vous allez devoir vendre votre salade 40 €… On fait avec les moyens que l’on a. Vous avez raison, je ne peux pas payer un chef 4000 € par mois, comme sur la Côte d’Azur ou sur la Côte basque. Face à cela, je me suis dit que le chef qui viendra chez moi ne pourrait pas gagner 4 000 € par mois, mais je ne vais pas le faire travailler 80 heures par semaine, donc je vais lui proposer un rythme différent. C’était ma carte de sortie et cela a fonctionné. Il y a de nombreux outils à notre disposition qui nous permettent d’améliorer l’expérience du travail. Ne sommes-nous pas arrivés à un plafond, contrairement à d’autres pays, ce qui marque aussi cette différence ? Par exemple, dans les pays duMoyenOrient ou de l’Est, le restaurateur peut progressivement augmenter le prix de sa salade chaque année, car la clientèle est capable de suivre grâce à l’émergence d’une classe moyenne haute. Et cela se traduit par une augmentation de salaire pour le serveur. Donc, l’ascenseur continue de monter. En France, on sait que les salariés sont mal payés. Cependant, pour mieux les rémunérer, il faudrait augmenter le prix de la salade. Mais il n’y a pas plus de clients capables de suivre cette progression… Tout cela est propre à la France et la situation d’inflation que nous connaissons. Je vous comprends et je vous rejoins. Alors, si nous sommes au plafond, il faut changer d’immeuble. Nous sommes au bout du système. Ma seule richesse, ce sont les êtres humains avec lesquels je travaille et si je grippe cette machine, je ne pourrai plus rien faire. C’est pareil pour notre pays. L’austérité n’est pas un programme politique et, en plus, ce n’est pas ce que j’attends des élites. Elles nous expliquent qu’il faut faire des économies parce que l’on perd de l’argent chaque année. Du coup, quand on arrive dans nos entreprises, tout le monde fait la gueule. Propos recueillis par Yannick Urrien. Julien Leclercq : « Ce qui a été déterminant, c’est la semaine de quatre jours. »

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