la baule+ 14 | Mai 2025 Nikola Mirkovic : « Le grand enjeu des États-Unis a toujours été de s’assurer que la Russie ne puisse pas se rapprocher de l’Europe. » Depuis le retour de Donald Trump, le monde semble découvrir ce qui a souvent été dénoncé par les non-atlantistes : l’Amérique s’est toujours comportée comme un empire. L’attitude de Donald Trump n’a rien de différent de celle de George W. Bush, Barack Obama ou Joe Biden. L’empire dicte sa loi parfois à coups de bombes, sinon par l’extraterritorialité des lois américaines lorsque l’on utilise le dollar, ou encore à coups de taxes… Diplômé de la European Business School, Nikola Mirkovic est l’auteur du « Martyre du Kosovo », de « Bienvenue au Kosovo », du « Chaos ukrainien » et de « L’Amérique empire ». Il intervient dans plusieurs médias français et internationaux pour décrypter le dessous des cartes géopolitiques européennes et américaines. Il est également le président de l’association Ouest-Est et il a mené de nombreuses missions humanitaires dans des zones de conflit en Europe. « L’Amérique empire » de Nikola Mirkovic est publié aux Éditions Temporis. Géopolitique ► Le monde découvre la réalité de l’Amérique : se comporter comme un empire La Baule+ : Votre livre « L’Amérique empire» a été publié en 2021, bien avant la réélection de Donald Trump. Lorsqu’il est revenu au pouvoir, il y a d’abord eu une fausse lecture. Certains se sont dit qu’il voulait se concentrer uniquement sur les États-Unis, donc que l’Amérique ne serait plus un empire.Or, tout ce qu’il fait semble confirmer qu’il entend plus que jamais faire de l’Amérique un empire… Nikola Mirkovic : Les États-Unis, c’est quasiment le seul pays qui s’est bâti, dès l’origine, comme un empire. George Washington, le premier président américain, parle des ÉtatsUnis comme d’un empire naissant. Le deuxième président, John Adams, évoque les États-Unis comme une république pure, vertueuse et civique, qui dominera le monde, régnera pour toujours et introduira la notion de perfection de l’homme. L’historien britannique Paul Kennedy avait annoncé, dès les années 80, ce qui se passe aujourd’hui, en expliquant que les États-Unis étaient arrivés dans une situation de surextension impériale. Il suffit de lire l’histoire de n’importe quel empire pour le savoir, tant qu’il gagne, il joue et il est très difficile pour un empire de positionner ses frontières puisqu’il veut toujours continuer de s’étendre. Madeleine Albright disait: « Nous sommes la nation indispensable ». Il y a cette vision messianique du rôle des États-Unis sur la Terre. Avec la chute de l’URSS, ils ont cru que le monde leur appartenait. Le néoconservateur Francis Fukuyama évoquait même la fin de l’histoire et l’avènement de la démocratie libérale. Les États-Unis se sont précipités pour essayer de récupérer dans leur zone d’influence tous les anciens pays communistes. Mais ils ont fait cela maladroitement. Au lieu d’utiliser ce que l’on appelle le soft power, c’est-àdire la capacité à séduire par le cinéma et les médias, ils ont déployé la force à travers des révolutions de couleur, notamment en Yougoslavie, en Ukraine ou en Géorgie. Il y a aussi eu des guerres illégales, notamment à travers la participation de l’OTAN dans la guerre contre la Serbie en 1999, tout comme en Irak en 2003. Les Américains ont compris que la colonisation classique coûtait énormément d’argent Lorsque l’on pense à un empire, on évoque souvent l’Empire romain. Or en vous écoutant, ce serait plutôt l’Empire ottoman, tout simplement parce qu’il colonisait par la langue et la culture, alors que l’Empire romain ne s’est pas attaqué aux traditions locales. L’Empire américain peut-il être comparé à l’Empire ottoman ? Je n’irai pas jusqu’à l’Empire ottoman, qui était assez terrible. Les Ottomans allaient dans les familles des chrétiens des Balkans pour prélever les garçons les plus aptes à rentrer dans les corps d’élite, en les convertissant d’office à l’islam. Les Américains, heureusement, ne vont pas encore jusque-là. Pour autant, effectivement, ils ont cette volonté de faire rayonner leur culture. Les Américains ont compris que la colonisation classique, c’est-à-dire conquérir un territoire, en acculturant la population locale, coûtait énormément d’argent. Les Américains cherchent à coloniser les élites, peu importe le pays, en promouvant les carrières des gens qui sont alignés sur l’atlantisme, c’està-dire une politique qui va tout simplement ouvrir les frontières aux États-Unis, pour avoir accès aux ressources naturelles et pour pouvoir importer des produits et des services en provenance des États-Unis. Les Américains ont travaillé avec la Chine communiste et cela ne leur a posé aucun problème. Ils ont travaillé avec des régimes dictatoriaux ou démocratiques, peu importe, ils ne veulent pas avoir de problème en termes de politique étrangère. La Yougoslavie a été détruite parce qu’elle ne voulait pas s’aligner sur le nouveau modèle que les Américains avaient envisagé pour l’Europe. Ce mécanisme de colonisation des élites coûte nettement moins cher qu’une colonisation classique, c’est assez facile à faire, il suffit de voir le nombre de responsables politiques que nous avons en France qui sont passés par la French American Fondation. Cette association distingue des jeunes qui seront amenés à jouer un rôle important dans la politique française. Le général de Gaulle critiquait cet impérialisme américain dès les années 60, en disant que c’était un grand risque pour la France. François Mitterrand a déclaré : « Nous sommes dans une guerre économique avec les États-Unis, c’est une guerre à mort, mais sans morts. » Toutes les élites biberonnées par cette culture semblent en rébellion contre Donald Trump, qui est pourtant sur la même vision que celle de George W. Bush, mais sous une apparence moins guerrière…
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