La Baule+

la baule + 14 // Août 2021 La Baule + : Avant d’évo- quer votre carrière, il convient de signaler, pour la petite histoire, que vous avez été un ca- marade de classe de Vla- dimir Poutine, puisque vous étiez à l’institut du Drapeau rouge du KGB, l’institut secret de for- mation aux renseigne- ments extérieurs, à la même période que lui… Sergueï Jirnov : Tout à fait. Je ne dirais pas un ca- marade de classe, puisque nous n’étions pas dans la même classe, mais un cama- rade de promotion, puisque nous sommes entrés lamême année à l’Institut Andropov qui formait les agents pour le renseignement extérieur du KGB. Il a fait juste une année, puisqu’il avait déjà neuf ans de service au sein du KGB. Il était déjà com- mandant et j’étais lieutenant. Je suis entré après à l’Insti- tut supérieur des relations internationales et j’ai termi- né mes études en 1983. Je devais apprendre l’espagnol et il m’a fallu beaucoup plus de temps. Donc, j’ai fait trois années d’études, alors que Vladimir Poutine a suivi une formation continue, qu’il a complètement ratée puisqu’il n’a pas été retenu pour le quartier général du service d’espionnage du KGB. Il est venu de Leningrad, où il tra- vaillait à l’antenne régionale du KGB, et il est retourné à cette antenne avant de partir en RDA. Malheureusement, malgré les mythes qui cir- culent, il a raté sa carrière d’espion... Mais il a réussi sa carrière politique, grâce à son mentor de l’université de Leningrad, Anatoli Sob- tchak, un grand professeur de droit et grand démocrate, qui est devenu maire de Le- ningrad et de Saint-Péters- bourg. Il a pris Vladimir Poutine comme conseiller et ensuite adjoint. C’est ce qui a lancé Vladimir Poutine en politique. Maintenant, il est président indéboulonnable de Russie. C’est un dictateur qui va rester comme Franco ou Staline, jusqu’à la mort... Ce télégramme a attiré l’attention du KGB Vous êtes entré de force au KGB, car c’est votre passion pour la langue française, que vous par- lez parfaitement et sans accent, qui a amené le KGB à vous recruter… Je faisais mes études de français à l’Institut des re- lations internationales de Moscou, qui donnait une excellente formation en lan- gues. J’apprenais le français et j’écoutais Radio France Internationale qui diffusait de nombreuses émissions de France Inter, France Culture ou France Musique. De temps en temps, il y avait des concours, parce que la majorité des auditeurs de RFI étaient en Afrique et, pour les fidéliser, il y avait un concours qui s’appelait «Le mot mystérieux » : on devait trouver un mot à par- Espionnage ► Les confidences d’un ancien agent du KGB passé à l’Ouest Sergueï Jirnov : « Les GAFA sont les vrais services secrets mondiaux. » S ergueï Jirnov, ancien espion du KGB, et François War- oux, ancien officier traitant à la DGSE, ont raconté leurs par- cours respectifs dans un livre d’en- tretiens. Sergueï Jirnov a opéré au sein du service des « illégaux» pour l’URSS, notamment pour infiltrer l’ENA. Les deux espions confrontent leurs expériences, leurs analyses et les méthodes uti- lisées par leur pays. Ils révèlent les secrets du travail sous couverture, les techniques de surveillance, les manipulations, mais aussi les an- goisses quotidiennes et les cas de conscience qu’impliquent de telles professions. Sergueï Jirnov revient sur son ancien métier d’agent se- cret du KGB. « KGB – DGSE. 2 espions face à face » de Sergueï Jirnov et François Waroux est publié chez Mareuil Éditions. tir de lettres en vrac. J’ai pris un dictionnaire et j’ai trou- vé le bon mot en décembre 1980. J’ai envoyé un télé- gramme à Paris. Or, ce télé- gramme a attiré l’attention du KGB et ils m’ont trouvé. Ils ont constaté que je n’étais ni dissident ni espion, et ils m’ont proposé de travailler pour eux. Vous n’aviez pas le choix, sinon c’était le goulag… Exactement ! C’est ce qu’ils m’ont dit. J’ai donc com- mencé cette formation, mais j’ai changé d’avis au bout de deux ans. En 1982, j’ai dit que cela ne m’intéressait pas trop. Ils m’ont dit que ce n’était pas un problème et je suis allé travailler au minis- tère du Commerce extérieur. Mais le KGB a tout fait pour me mettre dans un placard. Je ne pouvais pas aller sur le terrain et je ne pouvais pas avoir de contact avec les étrangers. Mon officier traitant du KGB me télépho- nait chaque semaine en me disant : « On a respecté ton choix, mais tu en subis les conséquences… » Au bout de trois mois, j’ai compris que je faisais une erreur. J’ai changé d’avis et j’ai intégré l’Institut Andropov. Le KGB comprend que votre connaissance de la langue française fait de vous un espion par- fait et vous avez comme couverture celle d’un journaliste russe qui vient en France pour faire des reportages sur les institutions fran- çaises. Alors là, c’est fantastique : vous faites vos premiers repor- tages à Paris, on vous amène à l’ENA, dont le directeur est séduit par le journaliste franco- phone et francophile. Il vous propose une bourse pour suivre le cursus de l’ENA ! Donc, vous êtes un espion du KGB et c’est l’État fran- çais qui vous offre une bourse pour intégrer l’ENA… C’est exactement cela. Le cycle international de l’ENA accueille chaque année une cinquantaine d’élèves étran- gers et, quand la France in- vite des étrangers à suivre ce cursus, elle a aussi une idée derrière la tête... Ce n’est pas innocent non plus du côté français. La France se doute que parmi ces gens, il peut y avoir des espions. Mais la France crée, par ce procédé, une base de per- sonnalités francophiles et francophones. Regardez : John Kerry, ministre des Af- faires étrangères d’Obama, est passé par l’ENA. Certes, mais il avait une partie de sa famille qui était française, ce qui n’était pas votre cas… Oui, mais n’importe quel grand pays s’intéresse aux personnes qui s’intéressent au pays. Donc, ce n’était pas innocent non plus. La France n’est pas imbécile dans cette histoire, elle est aussi intéressée… Ma co- pine Karin Kneissl est de- venue ministre des Affaires étrangères de l’Autriche et la France était bien contente, puisque cela permet de faci- liter le contact. Parmi les élèves étrangers qui intègrent l’ENA chaque année, je ne dois pas être le seul espion Lorsque vous dites à vos supérieurs du KGB que vous avez obtenu une bourse pour intégrer l’ENA, ils doivent se frotter les mains… Bien évidemment ! Vous sa- vez, parmi les élèves étrangers qui intègrent l’ENA chaque année, je ne dois pas être le seul espion. Il y a des Améri- cains, des Chinois, des Japo- nais... Il doit évidemment y avoir d’autres espions… Les jeunes générations ne peuvent pas imaginer le climat particulier de

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