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la baule + 16 // Août 2021 Les illégaux, ce sont les clandestins qui travaillent sous couverture étrangère Vous évoquez les fa- meux infiltrés, c’est-à- dire ces gens qui tra- vaillent sous couverture pendant des décennies dans un pays, tout en étant au service d’un autre pays… Ces gens collectent de l’infor- mation en permanence sous couverture et nous faisons une différence entre la cou- verture légale et la couver- ture illégale. L’espionnage est toujours un crime, mais dans la couverture légale, ces gens travaillent dans des représentations qui sont officiellement rattachées à leur pays, notamment les ambassades et les consulats. Du coup, ils sont considérés comme potentiellement es- pions. En revanche, les illé- gaux, ce sont les clandestins qui travaillent sous couver- ture étrangère. C’est-à-dire qu’en France, si j’avais suivi le cursus jusqu’au bout, j’au- rais pu devenir un Français qu’ils ne vivent pas à l’in- térieur du pays. Donc, il y a certaines subtilités qui peuvent leur échapper. Vous mentionnez quelque chose de très important, puisque vous évoquez l’information politique : il faut bien com- prendre que les services de renseignements ne sont pas dans un pays pour boire du champagne, mais pour recueillir de l’information. L’information politique est essentielle pour permettre à nos dirigeants de prendre les bonnes décisions poli- tiques. Nous sommes des analystes politiques très performants. Comme vous le dites, pour comprendre la finesse de la politique inté- rieure d’un pays, nous avons besoin de sources internes qui peuvent nous expli- quer cela et les journalistes sont d’excellentes sources. Ce sont quasiment des es- pions... La seule différence, c’est que le journaliste a une éthique journalistique. On ne peut pas faire chanter un journaliste ou l’acheter avec l’argent de la drogue ou du crime organisé. Les moyens sont différents, mais le contenu est le même : c’est- à-dire chercher la vérité dans un domaine qui nous intéresse. Un journaliste doit souvent payer pour obtenir de l’information On ne parle pas d’argent, mais ce sont surtout des échanges d’informations ou de contacts, un service contre un autre ser- vice… Tout à fait. En France, les journalistes ne payent pas les personnes interviewées, alors que dans les pays an- glo-saxons les interviews se monétisent et un jour- naliste doit souvent payer pour obtenir de l’informa- tion. Ce n’est pas quelque chose de honteux, c’est différent. Après, il y a des façons détournées : même en France, des journa- listes sont invités à prendre l’avion avec Emmanuel Macron ou avec un autre président. C’est aussi une manière de rémunérer leur rédaction... Facebook, avec 2,5 milliards d’utilisateurs et des algorithmes qui savent tout, sait tout À l’heure des GAFA qui contrôlent la planète et qui savent tout sur tout le monde, à quoi servent les services secrets ? Je dis que les services se- crets ne servent quasiment à rien, car les GAFA sont les vrais services secrets mon- diaux ! Ils savent sur chacun de nous beaucoup plus de choses que les petits anciens services de renseignements qui ont un nombre d’agents assez limités. Facebook, avec 2,5 milliards d’utilisa- teurs et des algorithmes qui savent tout, sait tout. On dit que Facebook, en analysant une centaine de « like », sait plus de choses sur vous que votre épouse... J’ai un vieux téléphone de grand-père. Il n’est pas géolocalisable par des applications Onpeut aussi apprendre à tromper Facebook… C’est une excellente re- marque. Effectivement, si vous voulez tromper Face- book, vous pouvez très bien liker ce que vous voulez et tromper les algorithmes du réseau social. Mais le ci- toyen lambda n’a pas cette approche, car cela demande du temps. Il faut aller sur des pages qui ne vous in- téressent pas, c’est assez compliqué. Mais il y a aus- si votre carte de crédit et votre smartphone. Chaque jour, votre smartphone construit la cartographie de votre vie. Lorsque l’on télécharge une application, l’information est recoupée et c’est une arme redoutable. Par exemple, je n’ai pas de smartphone : j’ai un vieux téléphone de grand-père. Il n’est pas géolocalisable par des applications, il est sim- plement localisable par mon opérateur de téléphonie, mais sur une zone de plu- sieurs kilomètres. La Russie finance tous les gens qui foutent la merde en France En France, la Russie ne laisse personne indiffé- rent. Vladimir Poutine est détesté ou adulé et beaucoup de Français commencent à com- prendre que la Russie est une grande nation et qu’il faudrait travail- ler davantage avec ce pays. Que pensez-vous de cette évolution ? C’est une question très dé- licate, parce que je fais la différence entre la Rus- sie comme pays, le peuple russe, et le régime politique. Il y a toujours eu une amitié forte entre le peuple français et le peuple russe. À la cour impériale russe, on parlait français et, malgré la guerre Sergueï Jirnov : « Si j’avais suivi le cursus jusqu’au bout, j’aurais pu devenir un Fran- çais lambda que personne n’aurait vu sur le terrain… » lambda que personne n’au- rait vu sur le terrain… Nous sommes des analystes politiques très performants Il faut au moins une bonne vingtaine d’an- nées pour vraiment connaître l’âme et les ressorts d’un pays. Je suis souvent éton- né, lorsque j’ai des échanges avec des gens dont je me doute qu’il s’agit d’agents amé- ricains, israéliens ou russes, de leur intérêt pour la vie politique française : quelle est la situation ? Qui est en vogue ? Qui peut créer une surprise ? Com- ment peut réagir le peuple ? Mes interlocu- teurs semblent parfois déroutés et cela signifie que nos subtilités sont parfois difficiles à com- prendre… Les gens qui travaillent dans les ambassades ne connaissent pas tout, parce

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