La Baule+
4 // Avril 2021 Religion ➤ Pourquoi le voyage du pape en Irak est un événement historique Faraj-Benoît Camurat, fondateur de Fraternité en Irak : « L’utilisation de la religion au service de la violence, son instrumentalisation, est un blasphème. » F araj-Benoît Camurat, diplômé de Sciences-Po et HEC, est le fonda- teur de Fraternité en Irak, une ONG qui aide les minorités religieuses de ce pays. Il était membre de la déléga- tion qui accompagnait le pape François lors de son voyage officiel en Irak, du 5 au 8 mars dernier. Rappelons que la minorité chrétienne est passée en vingt ans de 1,5 million de membres à moins de 400 000. La Baule + : Vous figu- riez au sein de la déléga- tion officielle qui a ac- compagné le pape François en Irak. Pour- quoi ce voyage a-t-il une portée historique ? Faraj-Benoît Camurat : J’ai vraiment eu l’impression de vivre un grand moment d’histoire. Je n’ai pas assisté à la rencontre entre le pape et l’ayatollah Al-Sistani, c’était une rencontre privée. Mais c’était le moment le plus important de ce voyage, puisque c’est un pont construit entre l’Église et le monde chiite. C’est une fierté pour tous les chiites du monde. Il faut se rendre compte que le grand ayatol- lah Al-Sistani est le plus élevé des dignitaires chiites, qui ont un clergé, comme les catho- liques, et avec lesquels il y a des points de convergence, comme la vénération des saints. J’ai appris que l’un des petits-fils de Mahomet, lorsqu’il a été tué à Kerbala, avait un chrétien à ses côtés. Il est enterré à côté de lui et des millions de chiites vien- nent en pèlerinage sur sa tombe chaque année. Donc, des millions de musulmans viennent en pèlerinage sur la tombe d’un chrétien. J’ai vraiment eu l’impression de vivre l’histoire lors de cette rencontre à Ur, avec des chiites, des sunnites, mais aussi des yézidis, des man- déens, des kakaïs, ou des zo- roastriens. Toutes les reli- gions étaient là pour se réunir et dire que la fraternité était un chemin vers la paix. Cette fraternité n’est pas un mot- valise, comme on a tendance un peu à le faire quand on l’invoque, mais c’est quelque chose de très concret pour re- jeter la haine et les égoïsmes. Cette fraternité avait une di- mension spirituelle puisque c’est aussi une conséquence de la paternité d’Abraham sur nous. Lorsque le pape nous a invités à lever notre regard vers les étoiles, en évoquant Abraham, c’est justement pour nous arracher à cette terre meurtrie et oublier le cycle des vengeances qui continuent à semer la guerre au Proche-Orient et les vio- lences dans le monde. Les sunnites de Mossoul ont vécu sous Daech et ils étaient vraiment très heureux de la visite du pape Avez-vous pu rencontrer des Irakiens sunnites ? Quelle était la réaction du sunnite de la rue ? Était-il fier ou indiffé- rent ? Nous étions invités dans la délégation pour une partie du programme, jusqu’à la ren- contre d’Ur. Nous étions to- talement pris en charge. Il faut dire que l’État irakien avait très bien organisé cela, avec des avions militaires pour nous transporter. C’était vraiment une organisation à la suisse et j’ai été très impres- sionné. Ensuite, nous devions aller retrouver le pape dans la plaine de Ninive par nos propres moyens. Nous avons pris la route depuis Bagdad, en passant par Mossoul. La sécurité était parfaitement bien organisée et nous nous sommes retrouvés en pleine nuit dans un genre de café avec des sunnites de la rue. Mossoul, c’est quand même la grande ville sunnite d’Irak, qui a donné tant de généraux et d’officiers à l’armée de Sad- dam Hussein et qui a, hélas, été l’un des bastions de Daech. Ce qui m’a impres- sionné, c’est de voir combien ces personnes souhaitaient rencontrer le pape. Ils étaient fiers que le pape vienne dans leur ville. Le pape a contribué à redonner sa dignité à cette ville, cette grande cité de l’An- tiquité : c’est quand même l’ancienne Ninive. Il y avait une émotion forte. Une dame m’a ému parce qu’elle m’a présenté son garçon enme di- sant qu’il ne restait plus que lui dans sa famille. Elle m’a expliqué que sa maison avait été détruite dans un bombar- dement. Elle avait perdu son mari et ses enfants, et elle at- tendait beaucoup de la visite du pape. Les gens en ont marre de la guerre ! C’est de- puis quasiment 1979, avec la guerre contre l’Iran, que l’Irak connaît des guerres, des em- bargos ou des guerres civiles. Sa venue force un peu l’his- toire, cela montre que la page est tournée, puisque le pape n’irait pas dans un pays en guerre. Il y avait aussi une at- tente car, en allant dans les ruines de Mossoul, le monde a pu se rendre compte dans quelles conditions vivent en- core ces gens. Dans le vieux Mossoul, les maisons ne sont pas encore reconstruites et l’alimentation en eau n’est pas terminée. Donc, il fallait mon- trer au monde cette réalité. Les sunnites de Mossoul ont vécu sous Daech et ils étaient vraiment très heureux de la visite du pape. Auparavant, une autre visite d’un pape aurait pu avoir lieu en Irak, car je savais que l’idée d’un voyage de Jean- Paul II à Bagdad en 2003 avait été préparé dans le plus grand se- cret, quelques semaines avant la deuxième guerre, justement pour empêcher George Bush de bombarder l’Irak… « Il faut dire que l’État irakien avait très bien organisé cela, avec des avions militaires pour nous transporter. C’était vraiment une organisation à la suisse.»
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