La Baule+
8 // Avril 2021 La Baule + : Vous ironi- sez souvent sur cette no- tion de capitalisme sans capital, propre à la France, avec le tabou sur la rémunération des actionnaires. Vous pre- nez comme symbole nos difficultés avec les Chan- tiers de l’Atlantique ou les entreprises qui œu- vrent dans le domaine de la santé. Vous rappe- lez qu’il est nécessaire d’avoir une réelle rému- nération des capitaux. Pourtant, en France, dès que l’on évoque la distri- bution de dividendes aux actionnaires, il y a une levée de boucliers de la part de gens qui esti- ment que c’est scanda- leux… Est-ce la cause de nos problèmes ? Loïk Le Floch-Prigent : Absolument, c’est la source de nos problèmes. Avoir voulu jouer au capitalisme, sans ré- munérer les actionnaires, nous a conduits à aller cher- cher à l’extérieur des action- naires, sans se donner les moyens de les rémunérer. C’est une contradiction per- manente. La seule manière de rémunérer les actionnaires consiste à faire des actions in- dustrielles à l’extérieur de notre pays et l'on est dans la délocalisation. Il faut à un moment dire clairement qu’il faut que les actionnaires ga- gnent de l’argent, que les sa- lariés gagnent de l’argent et que l’État perçoive des im- pôts. Encore faut-il qu’il y ait une capacité de drainer l’épargne vers les entreprises. Si l'on impose les sociétés françaises, l’argent va natu- rellement dans les autres pays, y compris l’argent des actionnaires nationaux. Donc, il faut apprendre à ce que le capital soit rémunéré, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire des opérations pour le bien des salariés et Économie ➤ La rémunération des capitaux est indispensable pour refaire de la France un grand pays industriel Loïk Le Floch-Prigent : « Notre industrie n’est pas rémunératrice parce qu’elle est rackettée sur le plan fiscal. » L oïk Le Floch-Prigent est connu du grand public comme un grand patron d’industrie puisqu’il a été PDG d’Elf Aquitaine, de Gaz de France et de la SNCF. La carrière de capitaine d’industrie de Loïk Le Floch-Prigent a été brisée par les « affaires » : le procès Elf lui a valu, en novembre 2003, une peine de cinq ans de prison ferme et une amende de 375 000 euros. Il est aujourd’hui, après ce parcours mouvementé, un auteur et expert reconnu en énergie. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il plaide pour une juste rémuné- ration des actionnaires, une condition essentielle pour refaire de la France un grand pays industriel. pour le bien du pays. Mais on ne doit pas oublier l’un des éléments de ce triptyque, si- non c’est l’ensemble de l’édi- fice qui sombre. Il se trouve que les Chantiers de l’Atlan- tique sont un bel exemple : on a soigné les salariés qui vivent correctement, l’entreprise se porte bien, mais on n’a pas ré- munéré le capital… On a fait une opération hors-sol, le di- rigeant est de grande qualité, il a su aller prendre des mar- chés à faible marge, par conséquent le capital n’est pas rémunéré, mais ce n’est pas grave, puisque le capital co- réen était à bout de souffle, l’entreprise a continué dans cet état, avec le soutien de l’ensemble de la collectivité. C’est un arsenal bis, qui gagne un peu d’argent, mais pas suf- fisamment pour que l’ensem- ble de la collectivité épar- gnante ait envie de mettre de l’argent dedans. Vous avez une partie des précautionneux Français qui se sont élevés pour éviter que l’on fasse quoi que ce soit N’est-ce pas le même problème dans le do- maine de la santé, avec la recherche contre la Covid 19 et certains po- litiques qui préconisent que les brevets soient of- ferts à la planète entière, parce que ce serait un bien public ! Sur les vaccins, il faut revenir sur plusieurs éléments. D’abord, il y a une santé hu- maine et animale, et les gens qui gagnent ont compris ce phénomène. D’ailleurs, vous avez des travaux sur le chim- panzé qui ont beaucoup servi aux Russes et aux Américains. Ensuite, il faut vivre avec son temps, c’est-à-dire que l’on a trouvé l’ADN et l’ARN, par conséquent, on trafique un peu les génomes. Depuis une vingtaine d’années, vous avez une partie des précaution- neux Français qui se sont éle- vés pour éviter que l’on fasse quoi que ce soit, cela passe par la lutte contre les OGM, comme si l'on n’avait pas commencé depuis le départ à faire de la génétique, puisque la génétique est dans les mœurs depuis une centaine d’années, mais soudain ce mot devient tabou. On n’a pas pris les moyens de travailler correctement, contrairement à tous les autres pays. Par ail- leurs, on a multiplié les diffi- cultés sur les essais cliniques et, pour mettre un médica- ment sur le marché, il est beaucoup plus astucieux d’al- ler faire les études cliniques ailleurs, parce que cela coûte moins cher. On se met des fers aux pieds et c’est ce qui explique toutes nos difficul- tés. Effectivement, si jamais l'on découvre un vaccin, vous avez une partie de la popula- tion française qui dit qu’il faut le donner ! Pourquoi donner quelque chose sur lequel on a des décennies de recherches? Les entreprises de biotechno- logie ont pris l’argent des ac- tionnaires et, si ça marche, les actionnaires doivent être ré- munérés, car si cela ne marche pas, ils perdent leur argent. C’est de cette manière que les choses évoluent dans le monde d'aujourd’hui. Dans les entreprises qui sont à l’ori- gine des vaccins, il y a des gens qui ont risqué leur ar- gent et des chercheurs qui ont risqué leur vie car, en se lan- çant dans un tel projet, ils sa- vaient qu’ils feraient une car- rière s’ils découvraient quelque chose, mais ils sa- vaient aussi qu’ils pourraient mendier à la porte de la ca- thédrale si cela ne marchait pas… À côté, chez nous, on a l’impression que les cher- cheurs sont des gens qui ont un diplôme correct à un mo- ment et qu’ils doivent être ré- munérés jusqu’à la fin de leur vie parce qu’ils ont une carte de visite avec l’inscription «Chercheur ». Dans le monde, il y a des gens qui ris- quent leur vie et leur argent sur des produits qu’ils esti- ment avoir en tête et qu’ils doivent essayer de mettre au point sur une période très longue. Il ne faut pas oublier cela.
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