La Baule+
Février 2021 // 11 Aux États-Unis et au Ca- nada, votre livre est un best-seller, salué par toute la presse, alors qu’en France la réaction de certains intellectuels est de réclamer son in- terdiction… C’est assez sectaire en France! Je ne dis pas que ce soit facile ici au Canada, ou aux États- Unis, c’est vrai que mon livre a eu de très bonnes critiques lors de sa sortie. Mais en France, j’ai l’impression que les soi-disant spécialistes sont très sectaires et très ancrés dans l’idéologie. Il y a telle- ment de gens qui connaissent un peu le sujet, en allant sur place au Rwanda en étant très encadrés, à Kigali notam- ment, et qui veulent défendre ce qu’ils ont vu à l’époque... Finalement, ils ont bâti leur carrière là-dessus. Ils ne veu- lent même pas regarder les faits ou d’autres éléments, comme les documents que je publie dans mon livre, parti- culièrement dans l’édition française, avec des documents fuités du tribunal de l’ONU qui a enquêté sur le génocide. Vous avez reçu beau- coup de soutien de la part de la communauté congolaise qui milite fa- rouchement pour la pro- motion de votre livre… C’est très rassurant, cela me remonte le moral ! C’est ce qui est intéressant. Il y a beaucoup de Rwandais et de Congolais qui m’envoient des messages. Il y a une omerta qui existe depuis longtemps. Des journalistes ou d’autres personnes ont essayé de parler de ces événements, mais ils ont été écartés ou diabolisés, comme Pierre Péan. Les gens qui osent parler de la réalité, cela me touche beaucoup. L’anglais, c’est la langue du FPR, de l’armée de Kagame J’ai découvert que le Tri- bunal pénal internatio- nal, au moment de re- cueillir les doléances de la population, ne le fai- sait qu’en anglais et pas en français : donc, forcé- ment, on écartait un camp puisque les Hutu sont francophones et les Tutsi sont anglo- phones… C’est un avocat présent au Tribunal pénal international pour le Rwanda qui m’a aler- tée sur ce sujet. Il a essayé de monter différents services linguistiques, mais il y avait peu de moyens. Par exemple, pour les victimes de viols du- rant le génocide, il n’y avait aucune équipe pour écouter les victimes francophones Hutu. Il y avait vraiment un problème de manque de per- sonnes, mais aussi de manque de volonté, ce qui re- lève d’une certaine incompé- tence. Les services étaient ex- clusivement en anglais alors que ce n’était pas une langue officielle parlée par les Rwan- dais, ni les Tutsi de l’inté- rieur, et encore moins les Hutu. L’anglais était simple- ment une langue parlée par des Rwandais qui ont grandi en Ouganda. C’est la langue du FPR, de l’armée de Ka- game. Vous insistez sur le rôle des États-Unis et notam- ment de Condoleezza Rice qui, dans la gestion du dossier, a tout fait pour qu’il soit traité en faveur de Paul Kagame. Quel aurait été l’intérêt des États-Unis ? Les États-Unis soutenaient Kagame et ses commandants déjà à la fin des années 80, parce que c’étaient des gens qui étaient en Ouganda et qui faisaient partie de l’armée ougandaise de Yoweri Muse- veni, car c’était un pivot géo- politique pour les États-Unis. Les États-Unis ont empêché l’ONU d’intervenir durant le génocide. On a vu l’ONU re- tirer les forces de paix après le déclenchement des mas- sacres et, depuis, il y a eu un appui politique et militaire pour le régime du FPR, mais pas seulement, puisque les États-Unis ont tout fait pour empêcher d’éventuelles poursuites contre Kagame au niveau du tribunal et au Congo, puisque l’armée de Kagame a envahi le Congo en 1996. Il y a eu une décision prise à Washington pour en- terrer les enquêtes spéciales contre Kagame et ils ont aussi décidé de transférer le dossier des enquêtes à Kigali directement. Donc, ils ont laissé le Rwanda enquêter sur lui-même ! Le juge Bruguière avait conclu que l’assassinat du président Habyari- mana avait sans doute été l’œuvre du FPR. Pourquoi l’enquête n’a- t-elle pas été poursuivie plus loin ? Le tribunal de l’ONU ne vou- lait pas enquêter sur l’atten- tat. Les Français voulaient avoir des réponses, car il y avait quand même trois membres de l’équipage fran- çais dans cet avion. C’était un appareil français et le juge Jean-Louis Bruguière a émis neuf mandats d’arrêt contre les officiers de Kagame, en disant clairement que le FPR était responsable de l’attentat contre l’avion. Il y a eu un scandale qui a entraîné une rupture des liens diploma- tiques entre les deux pays et, lorsque Nicolas Sarkozy a été élu président, il a commencé à faire marche arrière avec son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouch- ner, qui était déjà un très bon ami de Kagame. Ils ont es- sayé d’intervenir politique- ment dans le dossier de l’at- tentat, parce que cette enquête s’est poursuivie sous d’autres juges. Maintenant, l’affaire a été classée. Denis Mukwege, réclame la création d’un tribunal pour le Congo Cette affaire n’est peut- être pas close, puisque le Congo demande la créa- tion d'un tribunal sur cette question… Oui, le prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, réclame la création d’un tribunal pour le Congo afin d’entendre les principaux acteurs, dont le FPR de Kigame, car tout le monde sait qu’il n’y aura ja- mais de paix et de réconcilia- tion dans la région des Grands Lacs, si le FPR n’est pas poursuivi. Propos recueillis par Yannick Urrien.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2