La Baule+
10 // Février 2021 La Baule + : Les journa- listes ont toujours ten- dance à se copier : quand la majorité dit blanc, il faut toujours dire blanc et, si l'on dit que ce n’est pas si blanc que ça, mais gris, on est critiqué. Pourtant, l’his- toire donne souvent rai- son à ceux qui étaient marginalisés quand le mouvement de foule n’allait que dans un seul sens. C’est ce que vous faites dans votre ou- vrage, qui a été un énorme succès au Ca- nada et aux États-Unis. C'est le fruit de nom- breuses années d’inves- tigations. Vous avez été menacée de mort pour avoir enquêté sur ce gé- nocide du Rwanda qui a bouleversé la planète. Votre livre a été critiqué par ceux qui ne l’ont pas lu et qui vous ont accu- sée de négationnisme, alors que vous ne niez absolument pas le mas- sacre de centaines de milliers de Tutsi au Rwanda par des milices Hutu… Judi Rever : C’est vrai, je n’ai jamais nié le génocide contre les Tutsi. J’explique dans mon livre et dans toutes mes interviews que les Tutsi ont été ciblés par des acteurs Hutu dans toutes les zones qui étaient contrôlées par les forces Hutu durant le géno- cide, mais j’explique aussi - c’est ce qui dérange le régime actuel et les partisans du FPR (Front patriotique rwandais) - que les commandos de Paul Kagame ont participé au gé- nocide contre les Tutsi. Je dis clairement qu’il faut enquê- ter davantage sur le rôle de Kagame et de son entourage dans cette violence contre les Tutsi. La traduction française de votre livre aurait d’abord dû être publiée chez Fayard, mais ils ont eu peur… Oui. J’ai été très déçue des éditions Fayard et de cette décision de renoncer à la pu- blication de mon livre en al- léguant que ce serait trop po- lémique et que cela pourrait fragiliser leur collection. C’était la raison officielle. Mais, en réalité, des gens proches de l’éditeur m’ont expliqué qu’il y avait beau- coup de pressions sur cette maison d’édition pour qu’elle renonce à la publication de mon livre. Il est assez grave qu’il existe en France un ré- seau de lobbyistes, de jour- nalistes et de chercheurs pro- Kagame, qui sont très actifs et qui essaient d’empêcher toute voix discordante dans ce dossier. Malgré cela, vous avez fait preuve de beaucoup de courage puisque même les services se- crets canadiens et les services secrets belges, lorsque vous enquêtiez à Bruxelles, vous avaient prévenue que votre tête était mise à prix… Oui, c’était assez surprenant. En 2014, quand je suis arri- vée à Bruxelles, la sécurité d’État belge est venue me voir à l’hôtel pour m’expli- quer que l’ambassade du Rwanda à Bruxelles consti- tuait une menace contre ma vie. La Belgique était prête à me fournir des voitures blin- dées et des gardes du corps. J’ai dû accepter, mais c’était assez surréaliste. Cela mon- trait à quel point mon travail dérangeait le régime et à quel point le régime Kagame était prêt à m’attaquer physique- ment. Rwanda ➤ Une enquête choc sur le plus grand massacre de la seconde moitié du XXe siècle L a journaliste canadienne Judi Rever a publié, au péril de sa vie, une enquête choc sur les zones d’ombre du génocide rwan- dais. Cet ouvrage, intitulé « In Praise of Blood », a été un best-seller aux États-Unis et au Canada. Il a été élu livre de l’année par le Globe and Mail, il a obtenu les prix Ma- vis-Gallant, Huguenot Society of Canada et il a été finaliste du pres- tigieux Hilary Weston Prize. À l’occasion de la publication de la traduction française de cet ouvrage, Judi Rever a accordé un entretien exclusif à Yannick Urrien sur Ker- news. Son livre fait polémique parce qu’elle défend la thèse controversée d’un double génocide, donc il est clair qu’elle ne nie absolument pas le massacre de milliers de Tutsi par des milices Hutu. Le dossier est sensible et quiconque s'intéresse à ce sujet est l’objet d'intimidations. C’est le cas du Prix Nobel de la paix 2018, Denis Mukwege, qui annonce subir des menaces depuis l’été der- nier. D’ailleurs, Yannick Urrien a également reçu des menaces éma- nant de proches du FPR (Front pa- triotique rwandais) pour avoir sim- plement interviewé Judi Rever sur Kernews. « Rwanda. L’éloge du sang » de Judi Rever est publié aux Éditions Max Milo. Judi Rever : « Je critique les chercheurs et les journalistes qui ne sont pas allés dans les camps de réfugiés pour demander aux Hutu les raisons de leur fuite et ce qui s’est réellement passé en 1994. » En France, lorsque l'on évoque cette affaire, voici ce que l’on entend : il y a eu un génocide ter- rible qui a commencé après l’attentat contre l’avion du président Ha- byarimana et cette tra- gédie se résume de la manière suivante, les Hutu sont les méchants et les Tutsi sont les gen- tils, sans aucune nuance. Or, finalement, vous dites qu’il y a eu des méchants et des gentils dans les deux camps… C’est exact. Le récit officiel que vous citez reste intact de- puis 26 ans, mais cette doxa a été créée dans un climat de violence quand le FPR de Ka- game a pris le pouvoir. Il y a eu tout un climat de propa- gande et toute personne qui osait contredire, ou parler des crimes du FPR avant et durant le génocide, tout comme du rôle du FPR dans l’attentat contre le président Hutu, le 6 avril 1994, toute personne qui osait parler de tout cela était ciblée. La per- sonne était menacée, mise en détention, disparue dans cer- tains cas, ou tuée dans d’autres. Les gens ont dû se taire. Il y a eu un climat de terreur et de silence, et les Occidentaux qui sont allés enquêter sur le génocide sur le terrain ont été encadrés d’une façon spectaculaire. Je critique les chercheurs et les journalistes qui ne sont pas allés dans les camps de réfu- giés, notamment au Zaïre, au Congo, en Tanzanie, en Zam- bie, ou en Ouganda, pour de- mander aux Hutu les raisons de leur fuite et ce qui s’est réellement passé en 1994. Il fallait avoir la curiosité de de- mander à ces gens pourquoi ils ne sont pas rentrés après les 100 jours de génocide of- ficiel au Rwanda. Mon travail est le fruit d’une quête de vérité qui a duré plus de 20 ans D’ailleurs, au début, vous n’y connaissiez pas grand-chose et vous avez été alertée lors d’un séjour au Congo… Je suis allé quelques jours au Congo, après le renverse- ment de Mobutu Sese Seko, en allant directement dans la jungle congolaise pour faire des reportages sur la crise humanitaire, avec des tra- vailleurs humanitaires congolais qui recherchaient des réfugiés Hutu qui ont été pourchassés par l’armée de Kagame durant son parcours militaire pour renverser le président zaïrois. J’ai re- cueilli beaucoup de témoi- gnages, non seulement sur des crimes du FPR au Congo contre les réfugiés, mais c’est à ce moment-là que les réfu- giés Hutu rwandais ont commencé à m’expliquer ce qu’ils avaient vécu durant le génocide en 1994. Mon tra- vail est le fruit d’une quête de vérité qui a duré plus de 20 ans. J’ai tout de suite compris qu’il y avait une in- cohérence entre le récit offi- ciel qui dit que Kagame a stoppé le génocide en instau- rant la paix, c’est la doxa, et ce que j’ai vu sur le terrain au Congo. Chaque fois que l’on essaie d’enquêter sur les crimes du FPR, on est accusé de nier ou de minimiser le génocide Le bon sens peut amener à penser légitimement que lorsqu'il y a une guerre civile, il y a for- cément des attaques et des morts dans les deux camps, c’est la même chose dans le monde en- tier… Or, le fait de sim- plement dire cela n’est pas accepté… Chaque fois que l’on essaie d’enquêter sur les crimes du FPR, on est accusé de nier ou de minimiser le génocide contre les Tutsi. C’est faux et c’est ridicule. C’est une tac- tique longuement utilisée par des propagandistes, mais aussi, malheureusement, par des chercheurs et des journa- listes, surtout en France, pour empêcher les gens de comprendre la vérité et de discuter sereinement sur ces dossiers. Il faut éclaircir cette histoire, mais il est très diffi- cile de le faire. Je montre la complexité du conflit dès l’an- née 1990 quand, pendant plus de trois ans, l’armée de Ka- game a mené une campagne de terre brûlée dans le nord du Rwanda, contre les pay- sans Hutu. Il est très impor- tant que les gens sachent qu’il y avait déjà eu trois ans et demi de guerre sale contre les paysans puisqu’ils ont dé- placé unmillion de personnes dans des camps, où les Hutu ont vécu dans des conditions catastrophiques. C’était le contexte du génocide. Je montre aussi que dès l’atten- tat contre l’avion qui a déclen- ché le génocide, les escadrons de la mort de Kagame ont uti- lisé les cadres civils Tutsi pour cibler les leaders de la communauté Hutu enmassa- crant des paysans. J’explique bien cette dynamique dans mon livre, mais je dis égale- ment que les Tutsi ont été ci- blés dans les zones Hutu. C’est une dynamique de vio- lence très complexe.
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