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14 // Février 2021 Littérature ➤ Plaidoyer contre le sexisme Dominique Labarrière : « Au Moyen Âge, l’emploi du féminin pour les noms de métiers est systématique et aucun puriste du verbe ne trouvait à y redire. » L ’écrivain et philosophe Do- minique Labarrière nous pré- sente son nouveau livre « Le venin du sexisme ordinaire ». Le sexisme est une fange de l’esprit dans laquelle l’homme se vautre avec délectation depuis des siècles et qui, visant à inférioriser arbi- trairement la femme, n’aboutit au fond qu’à l’avilir lui-même plus en- core. Dans cet ouvrage, l'auteur s’at- tache à débusquer, dans les actes, les rites, les comportements, les images, les mots les plus familiers, les scories d’un sexisme sournois auquel, le plus souvent, nous ne prêtons même plus attention. À sa lecture, on comprendra mieux la peur que la femme a inspirée à l’homme depuis le fin fond des âges. On appréhendera mieux aussi la place et le rôle subalternes qui lui ont été concédés dès la conception de notre organisation sociétale, voilà quelque huit siècles. « Le venin du sexisme ordinaire » de Dominique Labarrière est pu- blié aux Éditions Véga. La Baule + : Vous venez de publier un nouvel ou- vrage : « Le Venin du sexisme ordinaire ». Pourquoi ce livre ? Dominique Labarrière : En fait, il s’inscrit dans la lo- gique de mes précédents : «La Mythologie au féminin, aux sources du sexisme », «Le Bûcher des sorcières », tous deux parus récemment, et aussi « Le Diable, les ori- gines de la diabolisation de la femme », qui paraîtra très prochainement. Dans ces dif- férentes approches, j’explore ce qui, au long de notre his- toire, a abouti à la conception de la femme, de son statut, de son rôle, qu’on en a encore de nos jours. Dans « Le Ve- nin du sexisme ordinaire », je m’attache à débusquer, dans des situations, des comportements, des rites, des images, des expressions qui ont cours encore au- jourd’hui, les marques de cette conception infériori- sante de la femme. Cela va de la prostituée à la femme d’exception, aux Miss, aux top models, à la première dame, à la monoparente des banlieues, en passant par Marilyn ou les représenta- tions féminines de la pub. Bien évidemment, je mets cela en perspective avec cer- taines des sources, parfois très lointaines, de ces réalités auxquelles, le plus souvent, on ne prête même pas atten- tion. Cependant, cette concep- tion de la femme comme « inférieure » à l’homme ne repose-t-elle pas sur de longues traditions, sur des bases histo- riques parfaitement éta- blies ? C’est ce dont on veut nous persuader, non sans succès d’ailleurs. Or, cela est très largement inexact. Lorsque l’on impute à une logique his- torique cette infériorisation, on le fait en occultant de notre histoire - la nôtre, l’his- toire de notre belle civilisa- tion occidentale - ce qui vient contredire cette prétendue logique. Jusqu’à la fin du XVe siècle, la femme dispose de la capacité juridique. Elle reste propriétaire de ses biens, elle a le droit de vote, exerce un métier, voire un métier d’homme (On trouve dans les registres de construction des cathédrales nombre de femmes exerçant des tâches importantes). Elle peut ouvrir une échoppe, un atelier, sans avoir besoin de l’autorisation de son mari, elle peut aller en justice. Je rappelle que, à notre époque, jusque dans les années 1960, une épouse ne pouvait pas ouvrir un compte en banque sans l’accord de son mari. Autre exemple qui illustre la régression du statut des femmes au cours de l’his- toire: au détour de l’an mil, à l’école de médecine de Sa- lerne - et aussi ailleurs en Eu- rope - des femmes étudient la médecine, des femmes l’enseignent, pratiquent des interventions chirurgicales, publient des traités. Huit siècles plus tard, juste à la fin du 1er Empire, chez nous, en France, la mathématicienne Sophie Germain - autodi- dacte puisque l’université lui est fermée - doit prendre un pseudo masculin pour échanger avec des profes- seurs de Polytechnique, et lorsque l’Académie des sciences la récompense pour ses travaux - un théorème porte son nom - elle ne peut aller chercher son prix car les femmes n’ont pas accès à l’enceinte de l’Académie. Seules les épouses, sans doute béates d’admiration pour leurs mâles, ont le droit d’assister à certaines séances. Et je ne vous parlerai pas des lois wisigothes qui, bien avant l’an mil, imposent la monogamie, veillent à ce que garçons et filles héritent à parité. Alors qu’aujourd’hui, chez nous, dans certaines communautés, la fille ne compte toujours que pour moitié… Ou encore cette loi salique (IVe siècle) qui punit le harcèlement : telle amende pour avoir touché la main d’une femme sans son consentement, tel montant pour l’avoir touchée du poi- gnet au coude, du coude à l’épaule, etc. Petite paren- thèse : aujourd’hui, on pousse des cris d’orfraie lorsqu’on s’avise de féminiser les noms de professions. Or, au Moyen Âge, l’emploi du féminin pour les noms de métiers est systématique et aucun puriste du verbe ne trouvait à y redire. La restauration du statut de la femme dans son intégrité, dans sa richesse, est une nécessité vitale Vous évoquez la civilisa- tion occidentale. Consi- dérez-vous que le sujet que vous traitez, le sta- tut de la femme, est un enjeu de civilisation ? Vous avez tout à fait raison. Il l’est. Et il l’est plus que ja- mais ! La restauration du sta- tut de la femme dans son in- tégrité, dans sa richesse, est une nécessité vitale dans un temps où, d’une part, cer- taines idéologies confession- nelles ou politiques visent à toujours plus de régression obscurantiste en la matière et où, d’autre part, une sorte de féminisme de l’extrême - féminisme contre-productif selon moi, mais explicable - ne souhaite rien tant que la guerre des sexes. La prise de conscience de la nécessité de combattre le sexisme dans ses manifestations les plus sournoises, mais aussi les plus vivaces est une question, en effet, de civilisation. La confusion des genres est un autre piège qui nous est tendu aujourd’hui. Stupidité absolue, toujours selon moi, et qui ne mène à rien. Confu- sion des genres d’ailleurs dé- mentie scientifiquement une fois de plus aujourd’hui où l’on constate que la physio- logie féminine ne réagirait pas de la même manière que la masculine face au virus qui nous empoisonne l’existence actuellement. Alors, dans cette optique de nécessité de combat- tre le sexisme, que vou- driez-vous voir inter- dire? Le concours Miss France, par exemple ? Ah non ! Interdire, jamais ! Nous méritons mieux que l’empilement incessant d’in- terdictions en tout genre. Il ne s’agit pas d’interdire, ja- mais de la vie. Pour les Miss, puisque vous en parlez, c’est aux jeunes femmes de choisir d’y participer ou non. Il s’agit seulement de ne pas ignorer à quoi de telles prestations font écho, d’où elles vien- nent, à quel inconscient ar- chaïque elles se réfèrent. Cela dit, s’il y avait un référendum pour ou contre le maintien du concours des Miss, je vo- terais pour le maintien, bien sûr. Mais en connaissance de cause. Au fond, si je voulais m’amuser un peu, je di- rais que vous êtes vous- même un sacré fémi- niste, Dominique ! Féministe, peut-être, après tout... Mais ne le dites sur- tout pas à ma femme… Non, je suis anti-sexiste, ce qui est assez différent. Avec ce livre, je m’adresse plutôt aux hommes par l’intermédiaire des femmes. Je considère que le sexisme est indigne de nous, les hommes. C’est une tare mentale, intellectuelle, qui masque fort mal cer- taines peurs ancestrales que nous devrions avoir vaincues depuis des siècles, mais qui rôdent encore. Nous nous en sommes protégés illusoire- ment en tentant de nous convaincre que la femme était « le sexe faible », donc sous notre protection, autre- ment dit sous notre autorité. Puis on a entonné le fameux air « La femme est l’avenir de l’homme. » C’est joli comme formule et ça ne mange pas de pain, mais je me permets de considérer que l’avenir de l’homme, c’est l’être humain avançant en harmonie avec ses deux composantes distinctes - dis- tinctes, j’insiste ! - la femme et l’homme. Cela dit, permet- tez-moi de placer mon mo- deste combat contre le sexisme sous le parrainage d’un de nos plus grands es- prits, un maître-penseur de notre civilisation française et occidentale. Celui-ci disait en effet : « Les femmes ont rai- son de se rebeller contre les lois parce que nous les avons faites sans elles. » Et ce re- marquable esprit - en la cir- constance aussi lucide que cinglant - n’est autre que Montaigne. Il ne semble pas qu’on l’ait beaucoup écouté depuis. Ne serait-il pas grand temps ? Propos recueillis par Yannick Urrien.

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