La Baule+
la baule + Juillet 2021 // 35 cette époque. Évidemment, ce que je regrette dans cette époque yéyé, c’était mes seize ans, mon inconscience et ma joie de vivre. L’époque était magnifique, parce que l’on a créé plein de trucs. Mais à chaque âge ses plai- sirs… Lorsque l’on discute avec des jeunes d’une trentaine d’années, on constate que bien qu’ils n’aient pas vécu eux- mêmes ces années, ils en sont nostalgiques, grâce à ces références culturelles… C’est normal, parce que c’était une époque d’insou- ciance. Aujourd’hui, c’est compliqué. Nous étions après la guerre, on faisait ce que l’on voulait et on est allé jusqu’au bout. On avait tous le même âge. On a créé une presse différente, même si ce n’était pas parfait, on sor- tait nos chansons, il y avait un lâcher-prise qui n’existe pas aujourd’hui. Le monde a changé et c’est toute la différence. Quand on en- registrait, on faisait quatre titres en quatre heures et tout le monde jouait en- semble. Maintenant, tout est technique et tout est fait par ordinateur. C’est bien, mais c’est moins gai que quand on partage des choses. La chanson la plus émouvante de votre al- bum, c’est « La rumeur » où vous citez clairement « France Dimanche » : « La rumeur est une mort lente qui condamna Annie à vie, chancelle la flamme jamais ne s’éteindra… » C’est le talent d’Amaury Sal- mon qui a écrit ce titre. Une rumeur, c’est une chose, mais quand elle dure quarante ans, ce n’est pas la même chose Certains n’ont pas com- pris à quel point vous aviez été meurtrie par cette calomnie et ce titre de France Dimanche : « Sheila est un homme »… Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’est une ru- meur,. Une rumeur, c’est une chose, mais quand elle dure quarante ans, ce n’est pas la même chose. Le pro- blème, c’est que cela a enta- mé ma vie et la vie de mon gosse, mais aussi celle de mes parents. C’est pour ça que j’ai voulu cette chanson. Certains peuvent raconter ce qu’ils veulent en rigolant aujourd’hui, mais cela ne me fait pas rire parce que, toute ma vie, cela m’a foutue en l’air. On vous dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu, on vous dit que c’est écrit dans le journal... Vous croisez des gens qui vous disent : « Je connais très bien l’ami de l’ami qui connaît le docteur qui l’a opérée »... Ce qui est terrible dans une rumeur, c’est le regard des gens. Vous savez très bien que les gens bavassent derrière vous et, en plus, une phrase est dite, un autre en rajoute un bout, c’est comme ça que l’on se retrouve dans « Le Quoti- dien du médecin » avec un article sur l’opération réus- sie de Sheila ! Dans l’album, il y a un texte magnifique de Yann Moix qui explique très bien cela en disant que je suis devenue le premier transgenre à l’époque… Cette rumeur vous a-t- elle mis KO psycholo- giquement pendant un certain temps ? Oui, parce que cela ne s’ar- rêtait jamais. C’était sans fin. On a dit que j’avais une poche d’eau de mer sous le ventre... Après, que mon enfant n’était pas le mien et que je l’avais acheté en Suisse... C’était sans fin… J’ai voulu aussi prévenir les gamins qui sont toute la journée sur leurs écrans, qui partagent n’importe quoi Et il n’y avait pas encore les réseaux sociaux … Voilà pourquoi j’ai fait cette chanson, parce que cela fait partie intégrante demon his- toire. Ce disque, c’est ma vie, donc j’étais obligée d’abor- der ce sujet, mais j’ai voulu aussi prévenir les gamins qui sont toute la journée sur leurs écrans, qui partagent n’importe quoi et qui ne se rendent pas compte qu’une rumeur peut être un assassi- nat programmé. En plus, ce n’est même pas signé car il y a souvent un prête-nom. Je peux parler par expérience, je sais de quoi je parle. Il faut faire très attention, cela peut tuer quelqu’un. Une rumeur, c’est comme une chasse à courre : vous êtes le cerf, vous êtes harcelé tout le temps, c’est une traque et les gens attendent l’hallali. J’ai fait cette chanson pour Ludo parce que je ne supporte plus que l’on parle de lui, pour dire n’importe quoi Il y a un autre titre émouvant dans votre album, c’est « Cheval d’amble »… Il était inconcevable pour moi de faire cet album sans avoir une chanson pour Ludo, mais je voulais un poème, c’est au-delà d’une chanson. C’est pour cela que j’ai travaillé avec un auteur de pièces de théâtre, qui n’a jamais écrit de chan- sons, parce que je ne voulais pas des mots de chansons. J’ai eu la chance de travail- ler avec Christian Siméon. On a passé un après-midi ensemble et je lui ai mis la pression en lui disant qu’il n’y avait que lui qui pouvait écrire cette chan- son. Il a écrit ce texte qui est une poésie à l’état pur et j’ai demandé à Philippe Rombi, qui ne fait que des musiques de films, de créer un univers. J’ai fait cette chanson pour Ludo parce que je ne supporte plus que l’on parle de lui, pour dire n’importe quoi par-dessus le marché. J’ai envie qu’on le laisse dans la lumière et qu’on lui foute la paix. Cette chanson est destinée à le re- mettre en haut et le laisser en haut. Il faut que tous les cons qui parlent arrêtent de bavasser ! (Suite page 36) Sheila : « Une rumeur, c’est comme une chasse à courre : vous êtes le cerf...»
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