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la baule + Mai 2021 // 19 j’ai envie de vous de- mander si François Mit- terrand était le dernier président de droite de la Ve République ? En tout cas, il a été le pre- mier président socialiste de la Ve République. Cela dit, dans son parcours et dans ses racines familiales et po- litiques, il est indéniable qu’il a été avant tout un homme de droite, contrai- rement à son premier mi- nistre, Pierre Mauroy, qui était né à gauche. D’ailleurs, il ne s’en cachait pas et il y a certaines périodes, comme au moment du Front popu- laire, où il était du côté des opposants. Il y a ensuite la période de la collabora- tion, mais il bascule ensuite dans la Résistance. Jusqu’à son élection dans la Nièvre après la guerre, on ne peut pas parler de François Mit- terrand comme d’un homme de gauche, mais il y a eu un certain nombre de change- ments, notamment quand il découvre la situation de l’empire colonial français. Mais une partie de la droite était aussi contre l’empire colonial… Exactement. Pour François Mitterrand, il est indéniable que lorsque la droite gaul- liste s’empare du pouvoir en 1958, cela favorise stratégi- quement son choix d’incar- ner la gauche parce qu’il n’y a pas d’autre issue possible, si ce n’est que d’être un op- posant au général de Gaulle. Il sait qu’il sera l’éternel second derrière le général, qu’il va critiquer de manière très virulente dans son livre « Le coup d’État perma- nent». Ce qui ne l’empêche- ra pas, quelques années plus tard, de se glisser dans les institutions du général de Gaulle. François Mitterrand était habité par la France François Mitterrand disait souvent qu’il vi- vait la France et qu’il avait une conscience instinctive et profonde de la France : « L’âme de la France, inutile de la chercher, elle m’ha- bite. » Cela signifie qu’il est à l’opposé de ce que peut déclarer Emma- nuel Macron, quarante ans plus tard, sur une chaîne de télévision américaine : « Nous devons déconstruire notre propre histoire ». Jamais François Mit- terrand n’aurait tenu de tels propos… François Mitterrand était habité par la France. Cette conception de la France était avant tout sentimentale pour lui : c’était la Charente, la Dordogne de ses grands-pa- rents, puis la Bourgogne. La période de la guerre et son passage dans la Résistance ont été fondamentaux parce qu’il découvre la France à vi- tesse grand V et il ne cessera de la sillonner au gré de ses déplacements politiques. La vie de François Mitterrand est une partie de campagne permanente. Cette sensi- bilité n’est pas feinte. Il a un réel attachement à cette France éternelle que l’on re- trouve sur l’affiche de « La force tranquille » en 1981, avec un ciel qui n’est pas bourguignon, mais un ciel du Morbihan qui a été rajou- té à cette photographie. Justement, vous ra- contez comment s’est déroulée la prise de ce cliché à Sermages : il fait froid et, un samedi matin, Jacques Séguéla vient avec un costume qu’il demande à Fran- çois Mitterrand d’enfi- ler. Et le candidat à la présidence de la Répu- blique va se changer derrière un buisson… François Mitterrand n’était pas très à l’aise avec les pho- tographies posées, comme il n’était pas très à l’aise à la télévision, un outil qu’il a réussi à dompter avec un certain talent. Il faut sa- voir que c’est François Mit- terrand qui a choisi le vil- lage de Sermages, mais c’est Jacques Séguéla qui a trouvé ce slogan formidable « La force tranquille » pour ras- surer les Français. En 1981, certains pensaient que les blindés russes arriveraient sur les Champs-Élysées avec les ministres communistes au pouvoir. Cette affiche ne rassure pas tellement les responsables socialistes de l’époque, mais François Mitterrand leur impose ce choix de manière assez ha- bile, en s’absentant de la réunion durant laquelle elle est choisie, car les socialistes estimaient que c’était une af- fiche aux tonalités réaction- naires et pétainistes. Pierre Mauroy, Pierre Bérégovoy, Lionel Jos- pin, Pierre Joxe et Paul Quilès jugent cette af- fiche archaïque et pa- thétique. Et même pé- tainiste. Mais c’était la volonté de Jacques Séguéla, validée par François Mitterrand, de faire une affiche de droite pour rassurer les électeurs… Effectivement, c’est deve- nu une affiche historique. C’est devenu le symbole de la France éternelle et c’était assez fidèle à ce qu’était François Mitterrand, qui ap- préciait au plus haut point la visite des églises ou même la visite des cimetières. Cepen- dant, il avait demandé que le clocher soit un peu gommé de l’affiche, parce qu’il ne voulait pas passer pour un prêtre devant son église... Ceux qui n’ont pas de culture politique peuvent être débousso- lés par le parcours de François Mitterrand. Mais en réalité, on ob- serve quand même une certaine cohérence parce qu’il y avait une droite traditionaliste et monarchiste qui était proche du peuple avec des valeurs de gauche… Ce parcours de François Mitterrand a son unité et il a un certain nombre de fidélités successives. Fran- çois Mitterrand n’est pas un homme qui va forcément rompre, y compris avec les hommes qu’il a rencontrés dans son passé. Je suis cer- tain que chacun découvrira une facette de François Mit- terrand dont on ne se doute pas forcément. (Suite page 20) Pierre-Marie Terral sur François Mitterrand : « Il est indéniable qu’il a été avant tout un homme de droite. »

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