La Baule+
la baule + 20 // Mai 2021 Vous évoquez les fidéli- tés successives comme un train auquel on ajoute des wagons sans jamais détacher ceux qui étaient là aupara- vant, contrairement à d’autres qui ont oublié ceux qui étaient là au début, alors qu’avec François Mitterrand ce n’était pas le cas, no- tamment lorsqu’il s’agit de François Dalle ou d’André Bettencourt… Exactement. Il n’a jamais rompu, il n’a jamais renié. Même lorsqu’il s’agissait de personnes plus douteuses dont il a estimé qu’il leur devait beaucoup, y compris parfois la vie : c’est le cas de René Bousquet du temps du régime de Vichy. Le fait d’avoir été averti qu’il était recherché et qu’il pouvait être arrêté avec son réseau, une fois devenu résistant, a fait que Mitterrand a conti- nué de voir cet homme. Je ne suis pas juge, ni procu- reur. J’essaie simplement de relater le plus honnête- ment possible mes lectures et mon enquête à propos de ce personnage qui continue de m’habiter, car chaque lieu peut donner une image différente de François Mit- terrand. J’ai cité cette phrase d’Emmanuel Macron sur la déconstruction de l’histoire de France: on devine qu’il est à l’op- posé de François Mit- terrand sur ce point. Qu’en pensez-vous ? Effectivement, Emmanuel Macron n’a pas passé sa vie politique à parcourir la France, puisqu’il a été élu très rapidement. Il n’a pas la même épaisseur historique et temporelle. Mais Emma- Pierre-Marie Terral : « Il est fasciné par le maréchal Pétain, comme à cette époque un grand nombre de Français. » « Les socialistes estimaient que c’était une affiche aux tonalités réactionnaires et pétainistes.» nuel Macron a la volonté de s’inscrire dans la lignée de ses prédécesseurs pour com- penser sa jeunesse et son ab- sence d’ancrage. En 2019, il est allé à Chamalières pour saluer la mémoire de Valé- ry Giscard d’Estaing et, le lendemain, il est allé au lac Chauvet, là où François Mit- terrand et ses amis se réu- nissaient. François Mitterrand a toujours pris soin de contourner Vichy François Mitterrand continuait de fleurir la tombe du maréchal Pé- tain… Oui, comme celles de tous les grands maréchaux de la Première Guerre mon- diale. Mais François Mit- terrand a toujours pris soin de contourner Vichy, chaque fois qu’il se rendait dans l’Allier, car il était hors de question pour lui d’être vu à Vichy. Il connaissait la force des symboles et il faisait tout pour éviter que l’on se sou- vienne qu’il a pu y séjourner quelque temps. Vous racontez la pre- mière histoire d’amour de François Mitterrand avec Marie-Louise Ter- rasse en précisant que c’était un peu intéres- sé, puisque son père, André Terrasse, était secrétaire général d’un parti centriste. C’était pour lui une manière d’entrer en politique. Or, cette jeune femme est devenue la « fiancée des Français » puisqu’il s’agissait de la spea- kerine Catherine Lan- geais… Il avait peut-être l’idée de joindre l’utile à l’agréable, mais l’agréable passait en premier, parce qu’il était vraiment fou amoureux de cette jeune fille. Lorsqu’il remet la Légion d’honneur à Catherine Langeais, on sent une émotion perceptible, c’était quarante ans plus tard. C’est une très belle his- toire qui a beaucoup marqué le jeune Mitterrand qui est un personnage romanesque, romantique. Sa vie est un roman national. Il s’est aussi inventé une destinée roma- nesque et il avait un intérêt certain pour la gent fémi- nine. Dès son adolescence, c’est un homme qui est convaincu de sa destinée Il était aussi joueur au point de s’inventer des descendances jusqu’à des ministres de Fran- çois Ier. Personne ne peut vérifier cela, peu importe, mais cette dé- marche est assez roma- nesque… Il aimait jouer avec l’his- toire. Dès son adolescence, c’est un homme qui est convaincu de sa destinée. Il a dit à plusieurs reprises qu’à cette époque il s’imagi- nait général ou sauveur de la France. Quand on s’inté- resse de près à la biographie du général de Gaulle, il y a aussi très vite cette idée qu’il servira son pays. Chez François Mitterrand, il y a vraiment cette idée de s’ins- crire dans l’histoire. C’est un enfant de la IIIe République. Cette histoire romanesque de la France, il la fait sienne et il sait qu’un jour ou l’autre il aura l’occasion ou la voca- tion de la poursuivre. Il y a l’épisode de Vi- chy : son bureau n’est pas très loin de celui du maréchal Pétain et il travaille sur la re- cherche de renseigne- ments concernant les adversaires du régime de Vichy. Vous écri- vez que même s’il a nié cela, on a retrouvé les preuves qu’il était bien employé dans ce service en janvier 1942. Vous ajoutez que le départ de François Mitterrand ne tient pas à des mo- tivations vraiment po- litiques, mais plutôt à la haute estime qu’il a de lui-même : c’est-à- dire qu’il aurait quitté le service du maréchal Pétain parce qu’il ne se voyait pas demeurer gratte-papier toute sa vie… Dans une lettre de François Mitterrand, à ce moment-là, il s’estime sous-employé par rapport à ses capacités dans ce travail de gratte-pa- pier et il aspire à de plus hautes ambitions, y compris à Vichy. Il est fasciné par le maréchal Pétain, comme à cette époque un grand nombre de Français, car il apparaît comme un protec- teur. Quand François Mit- terrand dit qu’il est rentré en résistance en juin 1942, c’est à la fois vrai et faux : effectivement, il commence à fréquenter des réunions de résistants, des réseaux d’évadés de camp de pri- sonniers allemands, mais le 15 octobre 1942 il rencontre le maréchal Pétain. On est vraiment dans un entre- deux qui rajoute au mystère de François Mitterrand. On sait qu’il est clairement en- tré dans la Résistance début 1943. Je ne porte aucun ju- gement sur cette période que je n’ai pas vécue, mais il faut dire que certains sont entrés beaucoup plus tard dans la Résistance et, parfois même, le jour de la Libération ! De grands historiens ont forgé ce concept de vichysto-résistants Ce n’était peut-être pas la complexité du per- sonnage François Mit- terrand, mais surtout la complexité de l’époque… Effectivement, c’était la com- plexité de cette époque et de grands historiens ont forgé ce concept de vichysto-résis- tants: c’est-à-dire de gens qui ont été les deux, la plupart du temps successivement. Même si François Mitterrand admettait le fait d’avoir eu
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