La Baule+
la baule + 22 // Mai 2021 À propos des lieux chers à François Mitterrand, il y a le fameux 22 rue de Bièvre. Il explique qu’il a eu un coup de cœur parce qu’il trouve que cette petite rue est très typique et qu’elle est marquée par le Moyen Âge : « J’ai l’impression de retrouver les petites villes de mon enfance ». On retrouve le François Mitterrand vraiment français… Quelque part, il restera toute sa vie un provincial. Il aime beaucoup Paris, avec les bouquinistes, les libraires et les monuments mais, en même temps, il a toujours besoin de s’en échapper et il consacre de nombreuses pages à la Bourgogne ou à son Morvan. Quand il est en province, l’appel de Paris est permanent. Il aime se pro- mener dans les collines du Morvan. C’est un homme de la province qui est tout entier pénétré par l’histoire de France. Pas simplement l’histoire de Jean Jaurès, mais aussi celle de la France éternelle et de ses rois. La géographie n’est pas éter- nelle et les aberrations ar- chitecturales des années 60 et 70, en raison du néces- saire développement, lui font des bleus à l’âme, car il voudrait que le paysage soit inchangé. Il y a l’affaire de l’Ob- servatoire : le 15 octobre 1959, il dîne tranquille- tation, il y a ce deuxième mandat. C’est un président qui est réélu grâce à la co- habitation, qui était désas- treuse pour lui. Il arrive à se présenter comme un opposant à Jacques Chirac, l’âge aidant, après un cer- tain nombre d’échecs sur son programme politique, alors que Ronald Reagan ou Margaret Thatcher étaient au pouvoir dès le début de son mandat. Il y a un certain enlisement. Rapidement, il y a des affaires un peu moins reluisantes. L’homme est moins dynamique. C’est une période plus pathétique. Le mot est un peu violent, mais je parlerai plutôt de tristesse: l’homme perd une grande partie de ses moyens physiques, son visage est de plus en plus marqué et, paradoxalement, cela crée une certaine affection chez les Français, notamment avec cette phrase lors de son dernier vœu : « Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas » . Cela m’amène à cette dimension religieuse et mystique de François Mitterrand. Je souhaitais justement conclure sur ce point. J’ai cité tous les par- cours de vie de François Mitterrand et l’on a le sentiment qu’il a achevé sa vie avec un retour à la case départ… Exactement. Ce chemin de vie prend fin et la boucle est bouclée. Cette boucle a com- mencé à Jarnac et elle se ter- mine à Jarnac. Cet homme va de lieu en lieu faire ses adieux aux gens et aux lieux de son enfance, comme l’église de son enfance, les cimetières où ses amis sont enterrés, en disant : « Eux, au moins, ils savent ». Cet homme était officiellement agnostique… Mais il avait quand même toujours une vieille Bible dans sa ber- gerie de Latche… François Mitterrand se dit toujours agnostique, mais il l’est de moins en moins au fil du temps, no- tamment lorsqu’il écrit à Anne Pingeot, qui est clai- rement croyante. Il fait le vœu d’une messe à la fin de sa vie. Il hésite sur le lieu de son enterrement, entre Jarnac, la Bourgogne ou ailleurs : pourquoi pas la tentation du Nil à Assouan. C’étaient des lieux symbo- liques. Au final, le symbole le plus grand était de repo- ser auprès des siens à Jar- nac, à quelques centaines de mètres de sa maison natale. La dernière phrase que l’on retient reste : « Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai ja- mais ». Le président se si- tuait sur un autre plan dans son rapport aux Français. C’était un homme qui pou- vait dire ainsi qu’il allait veiller sur les Français de là où il serait et cette phrase a beaucoup surpris. Il est im- portant de la recontextuali- ser. Il était en communion avec la France profonde. Propos recueillis par Yannick Urrien. Pierre-Marie Terral : « La dernière phrase que l’on retient reste : Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai jamais ». ment chez Lipp. En sor- tant, il est poursuivi, il y a des coups de feu et il va se réfugier dans les jardins de l’Obser- vatoire. Tout le monde est paniqué car il y a cette tentative d’at- tentat contre François Mitterrand. Mais on découvre que c’était un vrai-faux attentat, car il avait demandé à un poujadiste, Robert Pes- quet, d’organiser cette opération pour se faire de la publicité… Ma version est différente : j’écris qu’il n’aurait pas de- mandé, mais qu’il aurait accepté cette proposition... La nuance est importante, car il est lui-même piégé en pensant qu’une dimension héroïque pourrait ressortir de cet événement. Il ne com- prend pas qu’il est tombé dans un piège qui aurait pu lui être fatal politiquement, car il aurait pu y perdre toute crédibilité. Cela a été le cas, car certains de ses amis de la Résistance se sont to- talement détournés de lui et il était au plus bas pendant quelques mois. Vous relevez un point de caractère de Fran- çois Mitterrand, cette volonté de ne pas avoir le tutoiement facile. C’est là qu’il y a quand même une distorsion, quand il rencontre les hiérarques socia- listes, comme Pierre Mauroy, qui sont des bons vivants, attablés jusqu’à quatre heures de l’après-midi en chan- tant des chansons de gauche : ce n’est claire- ment pas son truc… Il y a cette fameuse anec- dote : lorsqu’un militant de longue date lui rappelle qu’ils ont été prisonniers dans le même camp durant la guerre, il lui propose de le tutoyer et François Mit- terrand a cette réponse qui tombe comme un coupe- ret: « Si vous voulez » . Cela rappelle un peu la phrase de François Mitterrand lors du débat avec Jacques Chi- rac, lorsqu’il lui a répondu « Monsieur le Premier mi- nistre ». Il n’était pas antipathique, mais ce n’était pas quelqu’un qui créait de la proximité Il n’aimait pas la culture populaire, il était plutôt élitiste. Mais quand il était chez lui, dans la Nièvre, il était parfaite- ment intégré et il deve- nait lui-même homme du peuple… Par son éducation, il avait une certaine rete- nue. Il n’était pas antipa- thique, mais ce n’était pas quelqu’un qui créait de la proximité. Il était intimi- dant. Il savait jouer de cette allure, mais cela ne veut pas dire qu’il haïssait les gens : au contraire, il avait de l’af- fection pour la paysannerie, lorsqu’il visitait les cours de ferme ou lorsqu’il allait voir l’un de ses amis qui était sabotier. C’était un homme distant qui ne se désintéres- sait pas de ses semblables et il profitait de chaque contact populaire pour faire un son- dage de terrain. Il était très à l’écoute des remontées de terrain, ce qui lui a permis de forger ses conceptions politiques. On peut découper la vie de François Mitterrand en plusieurs parties : son enfance avant Vi- chy, la période de Vi- chy, la période entre la Libération et 1958, en- suite son engagement à gauche. Mais on sent un vrai virage après la cohabitation qui était difficile. À partir de là, on parle de « La France unie », on fait déjà allu- sion à la France « black blanc beur » et l’on ne retrouve plus le Fran- çois Mitterrand que l’on a connu jusqu’en 1958… On voit que vous connaissez bien le personnage ! Effec- tivement, après la cohabi- François Mitterrand et Jean Glavany (en arrière-plan)
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