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la baule + Mai 2021 // 21 la Francisque, lorsque ses amis résistants s’en offus- quaient, il leur répondait : «Cela nous permettait de dî- ner au restaurant sans être inquiétés». Il voyait en cela un honneur. Evidemment, cette Francisque a été cachée pendant des années, mais d’autres l’ont eue, comme Maurice Couve de Murville chez les gaullistes. Le général de Gaulle n’a jamais souhaité utiliser cet argument, car il avait tout misé sur l’amnistie et l’amnésie de ces années. On lui avait donné, lors de la campagne de 1965, la photo de la remise de la Francisque à François Mitterrand et il n’avait pas souhaité l’utiliser comme une boule puante. Pour résumer les choses d’une façon simple, il y avait une sorte de double jeu permanent à cette époque. Or, dans ce double jeu, on retrouve un résistant qui était proche de François Mit- terrand, c’est passion- nant, puisqu’il s’agit de Philippe Dechartre. C’est loin d’être anec- dotique puisqu’il était gaulliste de gauche et il avait appelé à voter François Mitterrand en 1981 contre Giscard… Exactement, c’est toute cette complexité. Philippe Dechartre était gaulliste, membre des réseaux de pri- sonniers. C’était une amitié improbable au printemps 1943, car ces deux hommes n’avaient rien en commun et, malgré tout, c’est une sorte de coup de foudre in- tellectuel. Les deux hommes ne se sont jamais vraiment quittés depuis. Certains disent que l’on peut être des amis malgré les divergences politiques. C’est tout à l’hon- neur des humains. En tout cas, leur objectif commun leur a permis de surmonter leurs différences. C’est le paradoxe : vous dites que ces deux hommes n’avaient rien de commun, car Phi- lippe Dechartre était un homme de gauche alors que François Mit- terrand était à droite… C’est une époque complexe en raison de la densité de faits et de lieux. Il est délicat de suivre un homme dans la clandestinité. On peut re- trouver certaines traces, mais on ne peut pas suivre au jour le jour un homme qui vit sous une fausse identité, car la plupart du temps il s’appelle Morland. Cette période est fondatrice parce que Fran- çois Mitterrand comprend qu’il a une certaine aura, qu’il est capable de parler aux hommes et de séduire par la parole. C’est son premier capital politique. Effective- ment, François Mitterrand est issu de la petite bourgeoi- sie de Charente, mais il se forge lui-même son capital politique, car il n’est pas fils de député ou de ministre. C’est le poids des réseaux de résistants qui lui permet cette entrée directe en politique Justement, on quitte cette période et, en 1947, il devient à l’âge de 31 ans ministre en charge des Anciens combat- tants et des victimes de guerre : c’est le plus jeune ministre du gou- vernement Ramadier… Paul Ramadier, un grand honnête homme, comme disait le général de Gaulle, lui permet de rentrer dans cette carrière politique et c’est le poids des réseaux de résistants et de prisonniers qui lui permet cette entrée directe en politique à une époque où les coalitions font et défont les gouvernements. Il aura l’occasion d’élargir sa palette de compétences en ayant beaucoup de res- ponsabilités successives. C’est une époque où s’élar- git considérablement son horizon géographique. La France c’est aussi l’empire et il découvre toute une facette de cette France qu’il ignorait jusque-là. Chaque fois qu’il est parti à l’étranger, il re- venait en disant qu’il aimait davantage la France. On saute plusieurs an- nées : il y a l’installa- tion du pouvoir gaul- liste en 1958 et François Mitterrand a un déclic sur son positionnement politique. Le général de Gaulle devient le fé- dérateur des droites, ce qui signifie qu’il y a plus de place à prendre sur cet échiquier. Alors, François Mitterrand se positionne clairement à gauche, parce qu’il sait qu’il y a une place à prendre… C’est ce que j’écris. L’ambi- tion préside à certaines des- tinées. François Mitterrand s’est rapproché progressive- ment de la gauche, mais le vrai basculement se produit effectivement en 1958, car, lorsque l’on n’est pas gaul- liste, on doit être anti-gaul- liste. Il sait qu’il va avoir de grandes difficultés au cours des prochaines années, mais il va pouvoir expérimenter ce positionnement dans la Nièvre, qui est son labora- toire politique, et il développe l’idée d’unir les gauches. Ce qu’il parvient à faire en 1965, en créant la surprise, puisque le général de Gaulle est fortement déçu, blessé dans son amour-propre, par le fait d’être contraint à un second tour par François Mitterrand. L’accession au pouvoir n’est pas un long fleuve tranquille et cette his- toire n’a rien de linéaire. Ce qui m’énerve le plus en his- toire, ce serait de faire une analyse qui commencerait par la fin : or, rien ne disait que François Mitterrand se- rait élu un jour. Rien n’était écrit à l’avance. C’est ce qui explique la complexité de ce cheminement. (Suite page 22) « François Mitterrand s’est rapproché progressivement de la gauche, mais le vrai basculement se produit effectivement en 1958. »
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