La Baule+

la baule + 26 // Mai 2021 Je n’oublie jamais qu’une majorité de nos concitoyens ne croient pas et n’ont pas d’obsession religieuse. La laïcité, c’est une règle in- ventée par la République française pour permettre à tous ceux qui croient, ou qui ne croient pas, de vivre en- semble. Mais c’est aussi une règle de séparation de l’État républicain et des églises, de toutes les églises, et qui fait que l’État doit être ab- solument neutre. Je rappelle aussi que, comme toutes les libertés, elles sont accompa- gnées de devoirs et que l’on a le droit d’avoir la religion ou la non-religion de son choix, mais on doit toujours se soumettre à des règles com- munes qui sont les lois de la République. La laïcité, c’est le fait qu’au-dessus des lois religieuses, il y a les lois de la République. C’est ce qui définit la laïcité. Ce qui défi- nit l’intégrisme religieux, ce sont les religieux qui n’ac- ceptent pas que les lois de la République soient au-des- sus de la loi religieuse et qui considèrent que leurs lois religieuses sont au-dessus des lois de la République, ce qui est tout à fait inaccep- table. Je ne parle pas de l’is- lamo-gauchisme dans mon livre. Je ne sais pas pourquoi cela fait débat, parce que ce n’est pas un délit, c’est une réalité d’opinion : c’est-à- dire la convergence qui a existé, et qui existe toujours, entre des milieux politiques de gauche ou d’extrême gauche et l’islamisme poli- tique. La question n’est pas de faire des enquêtes de po- lice pour savoir si cela existe ou pas, car cela existe. La question est de savoir com- ment la République, par la pédagogie et l’éducation, se met à l’abri de dérives qui feraient de cet islamo-gau- chisme une dérive républi- caine. Donc, je garde mon sang-froid. Comme dans islamo-gauchisme il y a is- lamisme, cet islamisme po- litique est à bien des égards dangereux et très dangereux pour la République. Je mets en garde mes amis de gauche ou d’extrême gauche sur les risques qu’ils font prendre à la République quand, sous prétexte de tendre la main à des musulmans vic- times, souvent de racisme, en France ou ailleurs, ils tendent la main sans le sa- voir à des islamistes qui se servent de cette main pour faire des choses beaucoup moins honorables. N’est-ce pas aussi une partie de la gauche, constatant que cet élec- torat populaire s’est dé- tourné d’elle, qui tente de conquérir ce nouvel électorat ? L’électoralisme communau- tariste a toujours existé, à gauche, mais aussi à droite. Donc, oui, cela existe. No- tamment au plan municipal. Il faut regarder cela avec sé- rénité et fermeté. Ces prin- cipes ont constitué la Répu- blique et c’est ce qui nous permet de vivre ensemble. Jouer avec ces principes pour des raisons électora- listes est toujours dange- reux. Revenons à votre livre. Vous évoquez une ana- lyse qui n’a pas été faite par nos dirigeants po- litiques en exercice. Lorsque Donald Tru- mp a pris la décision de transférer l’ambassade des États-Unis de Tel- Aviv à Jérusalem, beau- coup de gens n’ont pas compris cette initiative, mais vous soulignez l’importance des com- munautés évangélistes qui ont des liens avec de nombreux rabbins en Israël et qui défendent l’idée que Jésus-Christ reviendra sur Terre pour sauver le monde. Or, pour cela, il faut que l’État juif soit fort. Et c’est ce qui aurait guidé Donald Trump dans sa démarche… C’est une analyse, je ne sais pas si elle est partagée par de nombreux politiques, mais elle fait l’objet d’une convergence d’un certain nombre d’intellectuels, de géopolitologues, de connais- seurs des États-Unis et du Proche-Orient. Je me suis trompé quand il a pris cette décision, car j’ai cru naïve- ment que c’était une recon- naissance du vote juif après Jean Glavany : « Je mets en garde mes amis de gauche ou d’extrême gauche sur les risques qu’ils font prendre à la République quand, sous prétexte de tendre la main à des musulmans victimes, souvent de racisme, en France ou ailleurs, ils tendent la main sans le savoir à des islamistes. » son élection. Or, des amis m’ont expliqué que le vote juif s’était massivement por- té sur Hillary Clinton, mais qu’en revanche Trump était très dépendant des milieux évangélistes les plus inté- gristes. En fouillant cette piste, je n’ai pas été le seul et on a très vite trouvé que ce sont les milieux évangélistes américains qui ont exigé de Trump cette décision de la réalisation du Grand Israël, car la réalisation du Grand Israël doit permettre le re- tour du Christ. On retrouve cela, y compris dans des comportements de soldats juifs, pendant la guerre des Six Jours, où Moshe Dayan, entrant dans Jérusalem, a vu des soldats israéliens fas- cinés et illuminés par l’idée que le retour du Grand Is- raël permettrait le retour du messie. Il y a quelque chose de tout à fait fascinant dans ces comportements. Là, en l’occurrence, ce sont les reli- gieux chrétiens, évangélistes américains, qui rejoignent les intégristes en Israël, pour empêcher la réalisation de la paix avec deux États sépa- rés. On s’est un peu vite précipité pour désigner Yvan Colonna comme le tueur, chose dont il s’est toujours défendu Nous poursuivons notre traversée de la Médi- terranée et vous nous emmenez en Corse, à la rencontre de la famille Colonna. Vous rappelez que le grand-père a été désigné comme « Juste» parmi les nations pour avoir protégé une fa- mille juive pendant la guerre. Un contexte un peu hors du temps, avec ses traditions, notam- ment l’hospitalité corse, la loi du silence et la protection de ceux qui sont en danger… Pour éviter tout malentendu, vous rendez hommage au préfet Erignac, mais vous ouvrez toutefois quelques points d’inter- rogation sur l’affaire Colonna… Je n’ai pas fait ce récit pour ouvrir des points d’interro- gation, mais je traite cette histoire de tragédie grecque en Corse. Je parle de mon amitié pour les parents d’Yvan Colonna. C’est une amitié très ancienne, qui date d’il y a une cinquan- taine d’années. J’ai vécu cette tragédie grecque de près, puisque je suis moi- même préfet de la Répu- blique et donc l’assassinat du préfet Erignac m’a bou- leversé et révolté. C’est un préfet que je connaissais, avec qui j’ai eu des contacts et des conversations person- nelles, que je raconte dans le livre. Donc, je suis complète- ment solidaire de la famille Erignac qui a vécu un drame épouvantable. C’est quelque chose de bouleversant, il n’y a pas de doute là-dessus. Et puis, en face, il y a une fa- mille déchirée par le fait que l’un des fils est accusé et, in fine, jugé comme l’assassin. L’analyse que je fais, c’est que la justice de la Répu- blique a été tellement empê- chée pendant des décennies de faire son travail en raison de l’omerta, la loi du silence, les pressions exercées sur les témoins, la vendetta, toutes ces traditions culturelles de violence et de silence ont fait tellement de dégâts sur la justice, que la justice de la République tenait un cou- pable idéal, dénoncé par tout le monde, et qu’elle pouvait le condamner d’une certaine manière, puisqu’un certain nombre de choses poin- taient sur sa responsabilité. Mon analyse laisse ouverte la porte au fait que l’omer- ta, le silence, en particulier à l’intérieur de ce comman- do, fait que l’on s’est un peu vite précipité pour désigner Yvan Colonna comme le tueur, chose dont il s’est tou- jours défendu. Il n’a jamais avoué quelque responsabili- té que ce soit dans le crime lui-même, c’est-à-dire dans le fait d’être le tireur. Qu’il ait appartenu au comman- do, ça c’est une autre ques- tion. Beaucoup de gens en Corse imaginent encore que ce silence à l’intérieur de ce commando cache une autre vérité, des vengeances in- ternes, parce qu’il y a eu des échanges pendant le pro- cès entre Yvan Colonna et d’autres membres du com- mando qui étaient lourds d’insinuations. Cette tragé- die grecque, je la dissèque jusque dans ses conclusions. Je ne fais pas mienne la thèse de l’erreur judiciaire, mais je dis que si c’est une erreur judiciaire - ce que je n’exclus pas - la cause en est l’omerta. Là, les premiers responsables ne sont pas la République et sa justice, mais les membres du com- mando qui auraient induit en erreur la justice de la République : ce qui serait la seule explication, pour moi, rationnelle. J’ai le goût de l’ailleurs, du voyage... Dans ce parcours d’Ulysse, 3000 ans plus tard, vous n’avez pas pu aller au Liban et il existe des destinations où il est difficile d’accos- ter. Pourtant vous rap- pelez que sur la terre du Cyclope, où régnait la barbarie, l’étranger de passage était accueilli. Il avait droit à l’hospi- talité bienveillante et chaleureuse. Il devait simplement décliner son identité et son ori- gine, et il pouvait en- suite aller partout… Aujourd’hui, nous avons Internet, des té- léphones, des radars, des passeports, mais il y a des lieux où l’on ne peut plus s’arrêter. Est- on moins libre qu’il y a 3000 ans ? Ce qui est vrai dans ce que vous citez, c’est-à-dire cette tradition de l’accueil, c’était la tradition grecque, avec des droits et des devoirs, mais d’abord on tendait la main, on accueillait, et puis c’était un équilibre subtil entre les droits et les de- voirs qui ont été décrits par les philosophes grecs. Cette

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