La Baule+

la baule+ 12 // Mai 2022 Société ► L’ancien vice-président de L’Oréal explique pourquoi nos vies vont se retrouver bouleversées dans tous les domaines Robert Salmon : « Dans quelques décennies, les hommes ne pourront plus comprendre notre psychologie. » Robert Salmon a été directeur général de Lancôme et de Guy Laroche, et il a dirigé L’Oréal pendant 35 ans. Cet opérationnel de terrain a accompli chaque année en moyenne 300 000 kilomètres pour implanter et suivre la diffusion des marques de luxe du groupe L’Oréal dans une centaine de pays. Il a pu côtoyer ainsi les futuristes mondiaux au cours de conférences et colloques, en engrangeant des informations aux meilleures sources. Dans son nouveau livre, il décrypte les enjeux majeurs de notre siècle : basculement du centre du monde de l’Occident vers l’Orient, disparition des classes moyennes, crise migratoire et crise climatique, grand remplacement des hommes par les machines… Il explore les questions éthiques soulevées par les avancées technologiques, qui sont autant à craindre qu’à espérer. « Sésame pour l’avenir. Comprendre ce qui va bouleverser nos vies », de Robert Salmon, est publié aux Éditions Diateino. La Baule + : Vous estimez que nous sommes à un moment de l’histoire de l’humanité aussi important que lors de l’invention de la roue, de l’écriture ou de l’électricité. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Robert Salmon : Klaus Schwab, le patron de Davos, a parlé d’un tsunami technologique entre la robotique, l’intelligence artificielle, les imprimantes 3D, les biotechnologies et l’hybridation de l’homme et de la machine, parce que tout cela bouscule nos vies et nos frontières. Il y a des disruptions partout. Par exemple, Uber est la plus grande société de taxis du monde, mais ils n’ont pas un seul taxi... AirBnb est la plus grande société hôtelière du monde, mais ils n’ont pas un seul hôtel… Amazon est la plus grande librairie du monde, mais ils n’ont pas une seule librairie… Toutes ces technologies entraînent des disruptions assez compliquées à saisir. Nous sommes fliqués. Les Chinois ont commencé et maintenant les gouvernements occidentaux trouvent que ce n’est pas si mal Vous citez Klaus Schwab et vous savez que pendant la crise sanitaire, tous ceux que l’on a appelés les complotistes ont largement évoqué ses propos pour dénoncer un changement d’humanité, avec une atteinte considérable à nos libertés individuelles. Qu’en pensez-vous ? C’est comme pour l’imprimerie ou l’électricité, il y a un certain nombre de choses qui se produisent et qui accélèrent les phénomènes. En 1960, General Motors ou General Electric étaient des sociétés dominantes qui duraient 60 ans. En 1980, on a vu des sociétés, comme IBM, qui ont été leaders pendant 35 ans. Mais aujourd’hui, les nouvelles entreprises comme Apple, Microsoft, Google ou Amazon vont durer une quinzaine d’années. Il y a une accélération et cela ne va faire qu’empirer. On parle beaucoup du match entre l’Amérique et la Chine. J’ai assisté à la montée du Japon, qui a fait un effort surhumain après la guerre. Après, comme ils ne faisaient plus d’enfants, les jeunes sont devenus des fils à papa et l’innovation a disparu. Dans les grandes villes chinoises, c’est la même chose. Les appartements sont trop petits et on risque de retrouver le même phénomène qu’au Japon, c’està-dire une diminution de l’innovation. En Amérique, ils savent rebondir, donc je ne pense pas que l’Amérique soit fichue. Quand on lit un certain nombre d’experts, on pourrait penser que la Chine pourrait prendre le relais, mais je ne crois pas que les choses se passeront ainsi. Lorsque la Russie s’est cassé la gueule, les Américains sont arrivés avec les grandes entreprises de consulting, comme McKinsey, et ils ont fait faire des bêtises aux Russes. Les Chinois ont beaucoup médité là-dessus pour ne pas faire la même chose. Ils ont essayé d’inventer un nouveau modèle, qui est beaucoup basé sur la technologie, avec de nombreux défauts quand même. Il faut savoir qu’il y a 900 millions de personnes qui sont sorties de la pauvreté en Chine, mais il y a encore 600 millions de gens qui vivent très pauvrement. C’est pour cette raison que le modèle capitaliste occidental ne convient pas bien à la Chine. On assiste donc à un basculement de l’Occident vers l’Orient, puisque les grandes démographies sont en Orient, mais cela entraîne en même temps une précarité des classes moyennes de l’Ancien Monde riche. L’Europe a dominé 70 % de la planète pendant une époque et, quand les Américains ont pris le relais des Anglais, ils ont automatiquement voulu faire du consumérisme en créant leur village mondial pour vendre leurs produits et amener la démocratie en même temps. Mais la démocratie, cela ne fonctionne pas dans des pays comme la Chine ou l’Inde. Par le biais du consumérisme, les gens ont accédé aux nouvelles technologies, avec toutes les menaces que cela entraîne, mais les promesses étaient

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