la baule+ Novembre 2022 // 15 Jinping, qui veut être devant sur tous les tableaux. La Chine envisage d’organiser une Coupe du Monde au cours des prochaines années, mais organiser une Coupe du Monde avec une équipe nationale qui n’a pas le niveau pour gagner un match, ce sera compliqué. Ils veulent former de jeunes joueurs chinois, or, comme l’équipe n’est pas bonne, ils sont obligés de naturaliser des joueurs pour se qualifier. Dans les dictatures, il y a toujours une volonté d’instrumentaliser l’équipe nationale La Corée du Nord a aussi essayé de faire quelque chose pour se donner une image… C’était en 1966, en Angleterre, après la guerre de Corée. Ce pays s’est refermé sur lui-même avec certaines avancées économiques. Il y a ensuite eu les dérives que l’on connaît et cette dictature, et cette équipe a pu se qualifier en balayant l’Australie. En 1966, ils ont joué dans une ville ouvrière d’Angleterre et le public s’est pris d’affection pour les joueurs nord-coréens. Le football a permis de créer un lien entre cette équipe et le public anglais. En 2010, il y a eu un véritable fiasco et le match a même été interrompu par la télévision nord-coréenne pour ne pas montrer au public que son équipe n’arrivait pas à battre une équipe européenne. Dans les dictatures, il y a toujours une volonté d’instrumentaliser l’équipe nationale, car c’est une manière de montrer à la population que le régime va dans le bon sens, parce que l’équipe nationale arrive à performer sur la scène internationale. Vous évoquez aussi ces pays qui n’existent pas et qui sont représentés, c’est-à-dire des régions qui demandent leur indépendance : les organisateurs se prennentils pour l’ONU ? Ces organisations sont relativement jeunes et il y a beaucoup d’initiatives. Certains peuvent avoir la belle idée de mettre une équipe du Tibet, par exemple, pour promouvoir leurs velléités d’exister en tant qu’État. Mais il y a des États qui ne vont pas vouloir jouer contre eux, pour ne pas être en difficulté. Jouer contre cette équipe, c’est finalement reconnaître l’auto-proclamation de cet État... J’évoque une compétition qui s’est déroulée au Haut-Karabakh en 2019. Finalement, beaucoup d’équipes ne sont pas venues, sous la pression de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, parce que jouer dans ce territoire non reconnu, ce serait reconnaître cette indépendance. Sur le plan des frontières internationales reconnues par l’ONU, le Haut-Karabakh appartient l’Azerbaïdjan… C’est exact. C’est pour cette raison qu’il y a eu cette compétition pour promouvoir l’indépendance de ce territoire et beaucoup d’équipes ne sont pas venues pour ne pas être en difficulté vis-àvis de la Turquie, de l’Azerbaïdjan et d’autres partenaires. Le volet politique est très important. Je vais quand même la regarder avec un goût amer Allez-vous regarder cette Coupe du Monde ? Oui, parce que je suis un professionnel, spécialisé dans la géopolitique du sport, mais aussi un passionné de football. Je vais quand même la regarder avec un goût amer, parce qu’il y a beaucoup de choses négatives. Sur la question du boycott, tout le monde se réveille un peu tard. Faire poser la question du boycott sur les supporters, c’est un peu les prendre en otages. Cette Coupe du Monde a été organisée en 2010 et les acteurs de l’industrie sportive, notamment les sponsors, auraient pu anticiper toutes ces critiques qui allaient forcément toucher le Qatar. Je pense que la FIFA devrait créer un cahier des charges pour que l’organisation de cette compétition phare respecte les valeurs de l’écologie, de l’inclusion et de l’universalisme. Le Qatar a dépensé plus de 200 milliards de dollars, notamment dans la construction des stades, sans prendre en considération le côté écologique et le côté humain. Le point le plus important est celui des Droits de l’Homme, également laconditiondes femmes. On aurait pu penser que le Qatar, pendant un mois, aurait au moins fait semblant d’être un pays acceptable pour se donner une meilleure image. Comment expliquez-vous cela ? Il y a quand même quelques évolutions vis-à-vis de la kafala : c’est le système qui fait que pour travailler au Qatar, il faut être sponsorisé par un chef d’entreprise qatari, mais aussi sur le salaire minimum. Ces avancées sont liées aux critiques des médias occidentaux et des O.N.G., mais sur d’autres points, comme le droit des femmes ou celui des communautés LGBT, il y a peu d’avancées. La famille Al Thani a une volonté d’ouvrir le Qatar au monde, mais pour se maintenir au pouvoir, ils doivent aussi jongler avec les familles conservatrices. Cette question de droits humains, dans leurs normes, cela n’a pas de sens pour eux et il y a ce système des tribus, donc c’est difficile à faire évoluer. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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