La Baule+

la baule+ 12 // Mai 2023 Prenons l’exemple du lycée Lyautey à Casablanca, qui a longtemps été le plus grand lycée français à l’étranger. Je me souviens des petits Marocains qui côtoyaient des petits Français, et ces petits Marocains pensaient comme des Français, avec la même culture. D’ailleurs, on riait des mêmes blagues en regardant Louis de Funès par exemple. À l’inverse, je me suis aperçu que des Européens parfaitement francophones ne riaient pas en regardant les mêmes films, parce qu’ils ne comprenaient pas un certain humour. Alors, qui a la même culture ? C’est très intéressant et cela montre très bien que dans l’humanité, selon les cultures, il y a à la fois des éléments communs, qui font que vous allez pouvoir rire aux mêmes blagues, et des éléments de différenciation. Vous évoquez votre enfance, mais est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Depuis, il est intervenu un certain nombre de choses et c’est tout le problème. Vous évoquez des gens qui ne raisonnent pas comme les Français, alors qu’ils sont parfaitement francophones. Mais c’est normal, la langue est un élément très important de l’identité et ce n’est pas le seul. Si vous vous appliquez, vous pouvez très bien apprendre le chinois. C’est une langue difficile, un certain nombre de Français parlent parfaitement le chinois, or cela ne veut pas dire qu’ils seront Chinois et qu’ils raisonneront comme des Chinois. Il y a toujours des choses identiques et des choses différentes. Si l’on ne voit que les choses identiques, on va passer à côté de tout ce qui fait la spécificité des cultures. Je suis critique d’un certain universalisme qui croit que l’on peut partir d’une idée abstraite de l’homme, d’un homme hors sol, pour le spécifier ensuite en culture. En réalité, c’est l’inverse : nous appartenons à l’humanité, non pas de façon directe, mais de façon médiate, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une culture. Plus nous sommes enracinés dans notre culture, plus nous avons de chances d’atteindre une certaine forme d’universalité que je ne confonds pas avec l’universalisme. Cervantès est d’autant plus universel qu’il est espagnol. Dante est d’autant plus universel qu’il est italien. Le plus important, c’est la différence, car c’est ce qui fait la richesse de l’humanité et de la vie. Si nous sommes tous les mêmes, cela veut dire que nous sommes interchangeables, donc nous sommes des clones. Le grand écrivain juif Stefan Zweig, dès 1924, s’inquiétait de ce qu’il appelait l’unification du monde. C’est-à-dire un monde où l’unification était payée du prix de l’abandon des spécificités culturelles. Si, aujourd’hui, la question de l’identité surgit avec la force que l’on voit autour de nous dans le débat public, c’est précisément parce que les choses ne vont plus de soi. J’explique à plusieurs reprises dans mon livre que dans les sociétés traditionnelles, la question de l’identité ne se pose pas. Avec la modernité, il y a des facteurs de déracinement qui interviennent, et c’est à ce moment-là que le doute identitaire commence à se manifester et à s’étendre. Évoquons maintenant «L’exil intérieur »… C’est un livre très personnel, qui est en marge des nombreux ouvrages que j’ai publiés jusqu’ici. Il s’agit de réflexions, d’aphorismes, de citations, de choses personnelles que j’ai notées pendant trente ans et que je viens de ressortir, en regardant s’il y avait des choses qui méritaient d’être publiées. On ressent une tristesse face à la montée de l’inculture et de la laideur de l’époque. N’est-ce pas quelque chose que l’on observe depuis très longtemps ? On a toujours entendu les anciens affirmer que c’était mieux avant… Oui, c’est un refrain, de génération en génération. Mais quand les gens disent que c’était mieux avant, cela signifie : « Avant j’étais plus jeune. Avant, c’était le temps demon enfance et de mon adolescence ». Quand on arrive à la vieillesse, on a une nostalgie de cette époque. Par contagion naturelle, on est tenté d’idéaliser cette époque. Une fois que l’on a dit cela, on n’a quand même pas fait le tour du problème car, en dehors de cette perception subjective, il y a quand même un déclin objectif de la période actuelle. Cet état de crise généralisé est caractéristique des grandes périodes de transition. Nous voyons s’effacer un monde que nous avons connu, et parfois aimé, et nous voyons se dessiner un autre monde que nous connaissons encore mal, et qui nous intrigue et nous inquiète. Au XVIIIe siècle, il y a eu la philosophie des Lumières, l’idéologie du progrès, avec une vision très optimiste des choses, puisque l’on se disait que le présent était forcément meilleur que le passé et que l’avenir serait encore meilleur que le présent. C’était l’époque de ce que l’on appelait les lendemains qui chantent. Aujourd’hui, les gens regardent l’avenir plus avec inquiétude qu’avec confiance et c’est très révélateur. On constate par ailleurs que de plus en plus de jeunes disent à leurs aînés qu’ils ont l’impression que c’était mieux avant… Certains le disent, pas tous, parce que pour dire cela, il faut déjà savoir ce qu’il y avait avant... Malheureusement, à l’école, on n’apprend plus beaucoup ce qu’il y avait avant. L’idéologie libérale s’occupe beaucoup des libertés individuelles, beaucoup moins des libertés collectives Jusqu’à présent, la question des libertés individuelles n’était pas un thème prédominant chez vous, maintenant, cela semble vous inquiéter… Je vois bien, comme vous, se mettre en place à la faveur de telle ou telle circonstance, un jour, c’est la lutte contre le terrorisme, un autre, c’est la nécessité de préserver les enfants, ensuite, c’est l’épidémie de Covid 19, une société de contrôle et de surveillance dont les anciens régimes totalitaires du XXe siècle pouvaient seulement rêver. Imaginez le nombre de choses que l’on connaît de vous par le simple fait que vous êtes connecté à toutes sortes de choses et d’objets qui permettent de savoir très facilement qui vous êtes, ce que vous faites, vos loisirs, vos déplacements, vos vacances, vos opinions politiques, vos lectures… C’est un sujet d’inquiétude. Il ne faut pas oublier que les libertés sont de deux natures. Il y a les libertés individuelles, mais il y a aussi les libertés collectives, les libertés des peuples, la liberté des Nations, ou la liberté des cultures de persister dans leur être historique. L’idéologie libérale s’occupe beaucoup des libertés individuelles, beaucoup moins des libertés collectives, je suis de ceux qui pensent que je ne peux pas être libre dans un pays qui ne l’est pas. Propos recueillis par Yannick Urrien. Entretien exclusif avec le philosophe Alain de Benoist : « Je suis de ceux qui pensent que je ne peux pas être libre dans un pays qui ne l’est pas. »

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