La Baule+

la baule+ Mai 2023 // 27 pour effacer ses problèmes d’argent. Mais il a été arrêté et emprisonné. Une partie de l’intelligentsia française s’est mobilisée pour qu’il puisse revenir en France. Il a commencé dans la délinquance et dans le trafic de statues, ce qui ne l’a pas empêché de devenir ministre de la Culture... Un jour, le syndicaliste, Didier Merluche découvre cela et il demande que l’on retire toute référence à Malraux, en le qualifiant d’homme d’extrême droite ! Autre anecdote : il y a une dizaine d’années, nous avions au programme de terminale les Mémoires du général de Gaulle et j’ai des collègues qui ont considéré que c’était un scandale de faire lire aux élèves les Mémoires du général de Gaulle. Depuis deux ans, on doit travailler sur la féministe Olympe de Gouges, or personne ne proteste, alors que son texte ne vaut pas grand-chose sur le plan littéraire. C’est en cela que j’évoque l’idéologie au sein de l’Éducation nationale. On considère que c’est une aberration d’étudier le général de Gaulle parce que ce ne serait pas un grand écrivain, mais quand on fait étudier Olympe de Gouges, qui a écrit un texte de dix pages, on considère que c’est la littérature. Tout cela m’agace énormément ! Dans le livre, un professeur évoque ces jeunes qui n’ont aucune conscience politique… En réalité, les jeunes gens dont je m’occupe, entre 15 et 17 ans, ont une vision politique qui est en grande partie celle de l’air du temps. À cet âge-là, on n’a pas les moyens intellectuels d’avoir une vision très élaborée. Donc, on se contente de reprendre les oukases de l’époque : aujourd’hui, c’est le réchauffement climatique, l’antiracisme ou l’aide aux migrants. Ce sont des mantras que l’on doit reprendre. L’année dernière, j’ai osé dire que le patriarcat en France n’était pas très vaillant et des élèves m’ont repris en étant horrifiés... En SVT, l’objectif est de dégager « une essence plurielle de l’homme » : qu’est-ce que cela signifie ? Je m’intéresse beaucoup au langage. Le monde se conçoit travers les mots. Il suffit d’avoir la maîtrise du langage et des concepts que l’on veut imposer pour maîtriser les choses. Des concepts comme « l’essence plurielle » sont des outils politiques qui, subrepticement, intègrent les pensées. Mais, face à cela, il faut quand même dire qu’il y a une résistance des élèves. D’abord, par leur simple paresse... Après, ils peuvent changer… On ne réussit jamais à former les individus comme on voudrait qu’ils soient formés. Malheureusement, les individus peuvent échapper à beaucoup de choses qu’on leur enseigne et je constate qu’il y a des jeunes gens d’une trentaine d’années qui aiment bien mes livres... Malgré tout cela, les professeurs ont quand même la volonté de bien s’occuper de leurs élèves… C’est vrai, ils parlent tout le temps de leurs élèves et de leurs cours. C’est une obsession pour beaucoup. Dans le lycée dans lequel je suis, il y a beaucoup de possibilités pour les élèves d’avoir du soutien. Beaucoup de choses sont mises en place, avec des aides aux devoirs après les cours, et beaucoup de professeurs sont prêts à mouiller leur chemise pour que leurs élèves réussissent. Mais c’est très difficile. Ce n’est pas l’école qui en cause, parce qu’il y a tellement d’autres sources de divertissement pour les élèves, qui sont tout le temps sur leur portable et ils se désintéressent de ce qu’on peut leur apprendre. Pendant les pauses, ils sont tous plongés sur leur portable. Ils ne se parlent même pas entre eux. C’est quelque chose qui a profondément modifié le rapport au savoir. L’inégalité se fait en amont de l’entrée à l’école Quelle est la responsabilité des parents dans tout cela ? Elle est très grande. C’est là d’où viennent les différences car, selon les classes sociales des élèves, la capacité à bénéficier de l’enseignement de l’école est très différente. En sixième, il y a des élèves qui connaissent 1 000 mots et d’autres qui en connaissent 3 000… Évidemment, ceux qui connaissent 3 000 mots sont énormément avantagés par rapport aux autres. L’inégalité se fait en amont de l’entrée au lycée, au collège ou à l’école. Avant, on pouvait rattraper cela, parce que les parents croyaient beaucoup plus dans l’école. Mais il n’y avait pas les écrans comme aujourd’hui. Que pensez-vous de l’absence de culture générale chez les jeunes ? La culture générale n’est même plus nécessaire pour entrer à Sciences Po. On a besoin d’avoir de bons techniciens, mais la culture a longtemps été associée à la bourgeoisie. À partir du moment où la culture est devenue l’expression d’une classe sociale, cela a fait un tort terrible. Je suis professeur de français et je vois bien que pour certains élèves, il n’est pas évident d’étudier Marivaux ou Baudelaire et, à la place, ils me disent que ce serait mieux d’étudier tel ou tel chanteur de rap... Finalement, ma parole n’a pas plus de poids que la leur. La semaine dernière, nous avons évoqué certains films. J’ai expliqué pourquoi tel film était mauvais. Ils m’ont dit que c’était mon avis et que leur avis était à égalité avec le mien. Dès lors que le professeur n’a pas un poids supérieur pour eux, pourquoi voulez-vous que je leur enseigne les Caractères de La Bruyère, alors qu’à leurs yeux cela vaut n’importe quel Youtubeur… Si j’explique que la culture que je veux leur enseigner est supérieure, alors cela devient intolérable. Tout a le même poids et c’est ce relativisme qui rend l’enseignement parfois difficile. Pour nous, il est vital de lutter contre le relativisme parce que, si notre parole n’a pas plus de poids que celle d’un élève qui ne connaît rien, on ne peut plus rien faire. Propos recueillis par Yannick Urrien.

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