la baule+ 12 // Novembre 2023 Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Homo Horribilis Il est des moments où tenter de sourire, ou de faire sourire, relève quasiment de l’impossible. Voilà en effet que nous sautent au visage des horreurs que nous étions censés ne plus jamais devoir affronter. Des atrocités comme seul le plus cruel, le plus immonde, le plus sanguinaire animal de la Création est capable d’en perpétrer : l’homme ! Aucune bête fauve, aucun monstre antédiluvien peut-être bien n’est jamais allé aussi loin dans la sauvagerie. On ne rappellera pas ici le martyre infligé à des femmes, à des vieillards, à des enfants, des bébés, des petits êtres que leur innocence de nouveaux venus en ce monde n’a pas protégés de la haine meurtrière de leurs bourreaux. Sont-ils encore vraiment des hommes ceux chez qui la fureur idéologique abolit l’humain, étouffe à ce point la lueur de pitié qui devrait subsister en eux au-delà des passions et des révoltes ? On se le demande. Nous étions censés ne plus connaitre de telles folies meurtrières. Je me souviens que, enfants, nos maîtres d’école, nos parents nous emmenaient voir des images, des photos et des films sur les vestiges d’Oradour sur Glane. Nous nous trouvions immergés dans l’épouvante, mais on nous disait que voir ces choses-là était le plus sûr moyen de faire en sorte qu’elles ne se reproduisent jamais. Et nous avons grandi, nous avons vécu avec, quelque part dans notre tête, l’anesthésiante certitude que nous n’aurions pas à revivre de ces moments terrifiants. Oui, nous avions la gratifiante certitude que ces monstruosités appartenaient à un passé révolu, presque à un autre âge de l’humanité, que jamais plus - au grand jamais - on ne massacrerait de pauvres bambins parce qu’on se refuserait à voir en eux l’innocence de l’enfance, mais le Juif en devenir. Car la vraie motivation des barbares est bel et bien là : massacrer du Juif pour massacrer du Juif. Toutes les autres explications qui se voudraient des justifications ne sont que baratin. Le juif parce que juif, puis un jour peut-être bien le chrétien, parce que chrétien, puis l’agnostique voltairien parce que raisonneur impénitent, en attendant - ce serait dans la logique même du courant - l’occidental blanc parce qu’occidental blanc et à ce titre coupable de tous ces maux dont, d’ailleurs, avec une volupté morbide, il a pris l’habitude de s’auto-accuser en permanence jusque dans les programmes des écoles : colonisation, esclavage, sexisme, homophobie, pollution, surmulotphobie, mousticophobie, etc, etc. Cela viendra. La lâcheté de nos élites du dernier demi-siècle a fort bien préparé le terrain. Elles ont laissé prospérer et propager à travers tout le pays la culpabilité sourde et le désamour d’être ce que nous sommes. Lisez le dernier opus de Franz-Olivier Giesbert, Une Tragédie française. Édifiant. Et dire que ces hauts caciques, du moins ceux qui n’ont pas encore eu la décence d’aller se faire voir ad patres, osent nous abreuver de leurs tartines imprimées d’autosatisfaction ! Risible ! Passons. Au moins, dans mon enfance, la condamnation de la barbarie dont on sortait à peine était-elle unanime. La société entière faisait corps. Aujourd’hui, il n’en est rien. On aurait pu espérer qu’une sorte de moratoire de dignité se serait instauré et que, en attendant de réenfourcher les passions partisanes, on commencerait par dénoncer, réprouver et, bien sûr, compatir. Mais non, l’irrationnel vertige de l’extermination triomphe de nouveau. Des foules s’empressent de hurler leur soutien aux massacreurs, non pas qu’elles aient particulièrement à cœur le bonheur de ceux qu’elles prétendent soutenir, mais soulevées qu’elles sont par une effroyable vague de convergence des haines. Ce que d’autres qualifient de convergence des luttes. Un intello soixante-huitard prolongé pourrait bien s’aventurer à y déceler quelque chose comme une des formes possibles de la matérialisation du fameux Rhizome révolutionnaire cher à Deleuze et quelques autres gais lurons de l’époque. C’était dans des livres qui tombaient des mains et cela constituait le point d’orgue de nos siestes d’amphis. Aujourd’hui, la scène se joue dans la rue. Le phénomène n’en est probablement que plus inquiétant. Et maintenant ? S’interrogera-t-on non sans effroi. Qui peut prévoir ? On a coutume de dire que l’homme est un loup pour l’homme. Rien n’est plus faux. On s’en doutait, mais nous venons d’en avoir la démonstration terrifiante. L’homme n’est pas un loup pour l’homme. La réalité est bien plus tragique : l’homme est tout simplement un homme pour l’homme.
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