la baule+ 8 // Novembre 2023 Comprendre le monde ► Quelques explications sur une guerre dont tout le monde parle mais que peu de gens comprennent Maxime Gauin : « Tout s’est passé sur le sol internationalement reconnu de l’Azerbaïdjan. » Cela fait une trentaine d’années que l’on évoque régulièrement dans les médias le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur la question du Karabagh. Les caricatures sont nombreuses, les raccourcis aussi, sans doute par méconnaissance du sujet. Il était donc intéressant de faire de la pédagogie. Yannick Urrien a rencontré Maxime Gauin, chercheur et enseignant à l’université ADA de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan. Ce Français, qui habite à Bakou, enseigne dans cette institution qui est en quelque sorte l’ENA des futurs diplomates de l’Azerbaïdjan. Sur un thème aussi sensible, chaque camp tente d’imposer sa vérité en alléguant que sa population occupe le territoire depuis des centaines d’années. Il y a toujours un expert ou un historien pour contredire l’autre, dans un débat sans fin, ce qui n’est pas ici le sujet. Dans cet entretien, nous nous efforçons d’être objectifs, en nous basant sur les résolutions de l’ONU, notamment votées par la France, sur les frontières officielles de l’Azerbaïdjan. Le but étant d’aborder de nombreuses questions sans langue de bois et en étant le plus pédagogue possible. La Baule+ : Beaucoup de Français pensent que l’Azerbaïdjan et l’Arménie sont en guerre. Mais quand on lit les articles publiés, y compris dans les grands journaux nationaux, il s’agit toujours de séparatisme et d’enclaves revendiquées par les séparatistes arméniens. Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas une guerre au sens traditionnel entre deux États, comme c’est le cas par exemple entre la Russie et l’Ukraine ? Maxime Gauin : Effectivement, ce n’est plus le cas, si l’on remonte aux origines du conflit, cela a commencé avec l’expulsion des Azéris ethniques d’Arménie à la fin des années 80 et cela s’est poursuivi avec l’invasion de l’Ouest de l’Azerbaïdjan par l’Arménie et les forces séparatistes en 1993. Cette première guerre s’est terminée avec l’accord de cessez-le-feu de 1994. Ensuite, il y a eu la deuxième guerre du Karabagh, entre septembre et novembre 2020, où l’Azerbaïdjan a repris la plus grande partie des territoires occupés, contre les forces séparatistes et contre l’armée arménienne. Après l’accord d’armistice de novembre 2020, le gouvernement arménien de Monsieur Pachinian a compris qu’il ne pouvait pas continuer dans cette situation de conflit et il a donc cherché la voie de la paix. Il y a eu un début de réalisation avec la déclaration de Prague en octobre 2022, que Monsieur Macron a d’ailleurs cosignée avec Monsieur Pachinian et Monsieur Aliyev, président de l’Azerbaïdjan, où le gouvernement arménien reconnaît l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan et, réciproquement, l’Azerbaïdjan reconnaît l’inMaxime Gauin à Bakou samedi 21 octobre 2023 tégrité territoriale de l’Arménie sur la base des frontières issues de l’Union soviétique. Ce qui s’est passé le mois dernier, en moins de 24 heures, c’est la finalisation de la reconquête et, cette fois, seuls les séparatistes ont combattu. L’Arménie s’est soigneusement tenue en dehors du conflit et ce n’était que l’application de la déclaration de Prague. Tout s’est passé sur le sol internationalement reconnu de l’Azerbaïdjan. l’Arménie ellemême, par écrit, reconnaît que ces territoires sont azerbaïdjanais Pour éviter toute polémique, vous utilisez les termes et le raisonnement de l’ONU, alors qu’en France on entend dire que ces terres sont habitées depuis des siècles par des Arméniens… D’abord, quatre résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, votées en 1993, ont été votées par les gouvernements français, américain, russe et britannique. Ils reconnaissent que ces territoires sont sur le sol de l’Azerbaïdjan et demandent le retrait des forces séparatistes d’occupation. C’était il y a 30 ans. Depuis l’année dernière, l’Arménie ellemême, par écrit, reconnaît que ces territoires sont azerbaïdjanais. Donc, il faut être plus arménien que le Premier ministre arménien issu des urnes pour soutenir la thèse inverse. L’argument historique ne tient pas car, lors du démembrement de l’Iran, au début du XIXe siècle, on comptait 8% d’Arméniens dans la région du Karabagh. Cette majorité s’est constituée au fil du temps, y compris par la violence, puis par la politique tsariste et, dans ces territoires pris par les séparatistes, il y a une bande où il y avait effectivement une majorité d’Arméniens, mais ils sont allés bien au-delà. Si l’on prend la totalité des territoires occupés entre 1992 et 2020, il y avait une majorité d’Azéris ethniques. Il a été physiquement dangereux de dire certaines vérités à propos de ce conflit Pourquoi est-ce si compliqué d’expliquer ce sujet en France ? Il y a un manque de connaissances - mais il y a des articles qui sont très bien faits - et il y a aussi le fait que certains Arméniens sont particulièrement agressifs. Je ne les confonds absolument pas avec l’immense majorité des 300 000 Français de culture arménienne, attention, mais cette minorité existe. Il y a trois ans, des journalistes de Libération ont été menacés de mort sur Twitter pour leurs articles sur cette guerre. La journaliste Liseron Boudoul a été menacée de décapitation peu de temps après l’affaire Samuel Paty, puis, en mai 2021, le journaliste Bruno Tertrais a été menacé de mort sur Facebook par des extrémistes arméniens. Un extrémiste arménien a même été condamné à une peine de prison pour avoir défoncé la porte de l’ambassade d’Azerbaïdjan à Paris. Cela s’est calmé aujourd’hui. Mais, pendant des années, il a été physiquement dangereux de dire certaines vérités à propos de ce conflit. L’autre explication, c’est que c’est très loin…
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