La Baule+

la baule+ 12 // Janvier 2024 La Baule+ : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les sondages sont une photographie assez exacte de l’opinion publique, mais à un instant T seulement. Déjà, il faut bien comprendre que c’est une photographie… Sami Biasoni : Effectivement, c’est une photographie et pas une prédiction. Des personnes s’imaginent que l’on va prédire l’avenir, alors qu’il s’agit de rendre compte de l’état de l’opinion à un moment donné. Les méthodes sont très éprouvées. On procède par échantillonnage, on essaye de constituer des groupes de personnes qui ressemblent à la population dans son ensemble, et cela s’appuie sur un certain nombre de méthodes qui sont tout à fait solides. Cependant, cela reste imparfait, notamment dans la manière de poser une question, sur l’enchaînement des questions, ou même sur la constitution de l’échantillon. Si vous avez une résidence secondaire en Bretagne, si vous photographiez la plage le 15 août avec un beau soleil et des gens qui se baignent, ce sera un cliché exact des lieux un 15 août, mais la personne qui va le voir au mois d’octobre va vous dire que cela ne ressemble pas à la photographie… Oui, il faut bien prendre en compte le décalage entre la réalisation du sondage et le dernier sondage disponible, comme c’est le cas au moment des élections. En France, il est interdit de publier un sondage le jour des élections. Ce que vous décrivez est très juste : on a une sorte de cartographie météo, toutefois, même en météo, on donne des prédictions avec un degré de confiance, mais jamais de prédictions exactes. Vous expliquez que l’on peut biaiser les sondages à travers des formulations ou des interrogations incomplètes. Il y a tout un jeu de questions préparatoires visant à préparer psychologiquement la personne sondée à aller vers une direction… Absolument. Cela repose sur une multitude d’éléments psychologiques assez bien connus. Il faut vraiment distinguer le sondage politique, qui est encadré et qui répond à un certain nombre de règles déontologiques - qui peut quand même avoir des biais de formulation, mais qui pose des questions univoques - des autres sondages de ressenti ou de victimisation, à l’autre extrémité du spectre. Ces derniers sondages vont être très sensibles aux biais de formulation. Par exemple, si vous demandez à une personne si elle est victime de discrimination, la simple définition ou le contexte vont conditionner l’orientation de ses réponses et l’on aura des résultats beaucoup plus malléables et beaucoup moins précis. La notion de discrimination est, par définition, très difficile à circonscrire Si vous êtes maghrébin et si une Française n’a pas voulu sortir avec vous la veille, vous allez répondre que vous avez été victime d’une discrimination… Vous le dites en plaisantant, mais il y a un peu de cela... Le ressenti individuel va compter. La notion de discrimination est, par définition, très difficile à circonscrire. Il est très difficile de définir précisément les actes que l’on veut qualifier. Donc, on doit parler du phénomène dans sa globalité et, à ce moment-là, on peut arriver à des considérations assez nombreuses liées à la subjectivité des individus qui répondent. C’est l’un des pièges de ce type de sondage d’ailleurs. Nos concitoyens sont en train de découvrir les conséquences de la Manipulation ► Pourquoi il faut se méfier des sondages et des statistiques Sami Biasoni : « Le sondage agit sur le réel et le réel conditionne le sondage. » Sami Biasoni est docteur en philosophie de l’École normale supérieure, professeur chargé de cours à l’ESSEC et conférencier. Dans son dernier livre, il évoque les sondages et les statistiques. Selon lui, «presque toutes les données sondagières ou statistiques que nous manipulons dans le débat public sont, à un certain niveau, erronées. » Il souligne que ces éléments constituent une menace croissante pour nos démocraties. « Le statistiquement correct » de Sami Biasoni, préface de Michel Onfray, est publié aux Éditions du Cerf.

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