La Baule+

la baule+ 4 // Janvier 2024 Politique ► Une analyse sans concessions sur l’effondrement de la société Henri Guaino : « Si nous continuons comme cela, nous finirons par être une société très divisée qui cherchera à retrouver son unité par la violence. » Henri Guaino fut l’un des artisans, en 1992, de la campagne du « Non » au traité de Maastricht aux côtés de Charles Pasqua et de Philippe Séguin, puis l’inspirateur de la campagne de Jacques Chirac sur la fracture sociale en 1995. Il a été commissaire général au Plan, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’Élysée et député. « À la septième fois, les murailles tombèrent. » d’Henri Guaino est publié aux Éditions du Rocher. La Baule+ : Dans le titre de votre livre, vous faites référence à la Bible, avec cet épisode où l’on se croit toujours plus fort face à un ennemi que l’on sous-estime. On se dit que l’on a raison, que ce sont les autres qui ont tort et puis, un beau jour, tout s’effondre. Vous évoquez les trompettes de Jéricho et cela pourrait être aussi le Mur de Berlin : est-ce la situation que nous sommes en train de connaître ? Henri Guaino : D’une certaine manière, c’est ce que nous connaissons. Nous avons laissé s’affaiblir toutes les digues, toutes les murailles, toutes les barrières qui permettent de vivre en société sans nous entretuer. Pendant tellement longtemps, nous avons considéré que tout ce qui ne se voyait pas - puisque ces barrières sont invisibles - n’avait aucune importance. Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive, c’est arrivé à la plupart des civilisations. La civilisation romaine bien avant nous, mais aussi à la civilisation occidentale au XXe siècle. Il y a eu un grand malaise au cours des années 30. Edgar Morin a déclaré, au moment de son centième anniversaire, qu’il se souvenait qu’à l’époque la jeunesse française n’avait pas le sentiment de la gravité de la situation et de l’urgence. Il explique que nous avons traversé cette période comme des somnambules, avant que la réalité ne saute au cou de tout le monde. Nous avons considéré que tout ce qui est arrivé à nos prédécesseurs ne pouvait plus nous arriver, car nous étions tellement meilleurs et plus intelligents, avec des murailles tellement solides, que nous avons relâché notre vigilance et nous avons même déconstruit volontairement ces murailles. Vous rapportez une anecdote de l’élection législative de 2022 sur un député qui citait la guerre en Ukraine et qui s’est vu répondre à la fin de son intervention : « Maintenant, revenons sur Terre… » Lorsque l’on parle de sujets essentiels, qui conditionnent notre avenir, beaucoup de gens s’en moquent. Mais après, ils viennent se plaindre quand ils en subissent les conséquences… C’est un vieux penchant humain, qui n’est pas propre à notre époque, mais qui se manifeste dans une période où l’état du monde et de la société est très préoccupant. La guerre en Ukraine a concerné directement chacun d’entre nous, sur la question de l’énergie, de l’inflation, du pouvoir d’achat, sans parler des menaces sur la paix elle-même. Le premier réflexe a été de négliger totalement ce qui paraît loin de nous, jusqu’à ce que ce qui est loin de nous finisse par arriver chez nous. La guerre et la misère nous envoient des masses de population et, brusquement, cela nous concerne. En sanctionnant la Russie comme on l’a fait, on s’est sanctionné nous-mêmes Vous prenez l’exemple de ce qui est loin de nous, mais pas seulement. Au moment du confinement, beaucoup ont essayé d’alerter sur les conséquences du « quoiqu’il en coûte » et maintenant les entreprises doivent rembourser les PGE, donc les salaires sont bloqués. En plus, nous sommes dans une inflation très forte… Le « quoiqu’il en coûte » était inévitable à partir du moment où l’on avait décidé d’arrêter l’économie et d’enfermer tout le monde chez soi. Sinon, tout s’effondrait. C’est la conséquence de quelque chose que l’on aurait pu gérer autrement, c’est-à-dire le confinement généralisé et l’arrêt de l’économie. La vraie sottise, c’est d’avoir proféré « Nos vies valent plus que nos profits » comme si l’économie ce n’était que des profits, alors que l’économie c’est simplement les services que nous nous rendons les uns aux autres pour essayer de vivre le mieux possible. On a choisi la solution de l’enfermement généralisé, sans se poser de questions et sans en mesurer les conséquences. Au cours des premières semaines, le désarroi pouvait conduire à ce genre de mesures mais, sur la durée, on a profondément abîmé la société et la sociabilité. La fermeture est une décision administrative qui vous interdit de travailler, mais on n’a pas choisi le dédommagement pour les entreprises : on a choisi le prêt qui doit être remboursé, même s’il est à taux faible. Maintenant, on paie les conséquences de tout cela. On n’a jamais fait cela dans l’histoire, on n’a jamais géré une épidémie en enfermant tout le monde chez soi et en arrêtant toute la société ! On a parfois isolé des villes, ou des provinces, mais ce n’était pas du tout la même chose. Maintenant, on paie tout cela. L’inflation, c’est la reprise, en raison de la désorganisation des flux, mais ensuite une bonne partie de l’inflation est venue de la guerre en Ukraine. En sanctionnant la Russie comme on l’a fait, on s’est sanctionné nous-mêmes. On peut sans doute trouver de bonnes raisons à ces sanctions, malheureusement elles n’ont pas eu un grand effet sur la Russie, mais surtout sur nous. Déjà, les salaires étaient beaucoup trop bas avant le retour de l’inflation, avec des tensions sociales importantes, donc il aurait fallu peut-être débattre sur l’indexation des salaires. Malheureusement, il n’est plus possible de discuter et chacun ne voit que sa situation personnelle, sans voir à quel point la situation de chacun dépend de celle de tous les autres. C’est l’une des grandes difficultés de la politique que d’amener chacun à raisonner en fonction de ce qui se passe autour de lui. Vous ne pouvez pas avoir des îlots de prospérité dans un océan de misère et vous ne pouvez pas avoir une petite partie de l’économie prospère quand tout le reste de l’économie s’effondre. Ce n’est pas possible. Il y a une interdépendance à l’intérieur des sociétés, qui fait que le sort de chacun dépend aussi de celui des autres. C’est très difficile à faire connaître. La faute est évidemment du côté des responsables politiques, des responsables économiques, des médias, mais aussi en chacun de nous. L’exemple le plus flagrant est celui de l’électricité car, quand les électriciens gaziers faisaient grève contre les directives européennes, cela n’intéressait personne. Tout le monde disait que c’étaient des privilégiés. Donc, on a accepté toutes les directives européennes, on a accepté de subventionner les concurrents d’EDF par EDF et tout cela nous a privés de notre avantage concurrentiel en matière d’énergie. Après, on se plaint des augmentations de 200 ou de 400 % de la facture d’électricité, mais ce n’est que la conséquence de ce que nous avons fait. D’ailleurs, au lieu de s’interroger sur la manière de sortir de ce piège, on continue en expliquant que l’on ne peut pas sortir du marché unique de l’électricité, et puis on fait un bouclier énergétique qui ne résout qu’une petite partie du problème et qui coûte excessivement cher. Tout le monde a sa part de responsabilité parce que, dès que vous évoquez un sujet qui ne concerne pas directement les gens aujourd’hui, ici et maintenant, on vous demande de redescendre sur Terre, sans avoir conscience que le sort de chacun dépend de celui des autres. Quand il n’y a plus d’État, il n’y a que des tribus. Vous déplorez le fait que nos gouvernants aient perdu le sens de l’État : comment expliquez-vous cela ? On veut maintenant transformer l’Eu-

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