La Baule+

la baule+ Janvier 2024 // 5 rope en État, donc faire disparaître l’État français : qu’en pensez-vous ? Cela va beaucoup plus loin, parce qu’il y a un projet de dissoudre la Nation, mais il y a aussi une idéologie dominante qui s’est installée au fil des décennies et qui est une idéologie de la dépolitisation de l’économie et de la société : au fond, on n’aurait plus besoin de l’État... Mais quand il n’y a plus d’État, il n’y a que des tribus et, quand il y a des tribus, il y a la guerre des tribus. On a toujours affaibli l’État, alors que c’est l’État qui a maintenu l’unité française, et cette idéologie dominante a pénétré jusqu’au sein de l’appareil d’État. En effet, les hauts fonctionnaires ont été jugés sur ce critère de volonté de modernisation de l’État, ce qui signifiait l’affaiblir et le détruire. Avoir le sens de l’État, c’est devenu quelque chose de tout à fait archaïque, démodé et dépassé. On a remplacé l’idée du service public par le management public et on a voulu que l’État ressemble à une entreprise. Or, s’il y a un État, c’est bien parce qu’il est différent d’une entreprise, car il doit fonctionner avec des logiques différentes. Tout cela a été balayé pendant des décennies. On n’a pas fait de l’État une entreprise, mais on a détruit l’État. Maintenant, on pleure sur les ruines de l’État, notamment les ruines de son autorité. Comment voulez-vous qu’il y ait une autorité de l’État, quand on porte tous les coups qu’on a pu lui porter pendant quarante ans ? Une entreprise a pour vocation de fournir des services lorsque le client paye, alors que l’État doit s’occuper de ses citoyens, à travers une sorte de protection nationale. Comme on a coupé toute notion de citoyenneté, ne sommes-nous pas en train de transformer tous les habitants d’un pays en consommateurs ? Les conséquences délétères de ce mode d’organisation se manifestent au grand jour. Les services publics existent précisément parce qu’il y a des domaines où l’on ne peut pas traiter les gens comme des consommateurs. Un hôpital ne peut pas se contenter de traiter les malades comme des clients. La police, la justice ou l’armée ne peuvent pas traiter les gens comme des clients... La disparition de la citoyenneté vient aussi de cette idée de dépolitiser la société Vous évoquez les missions régaliennes… Il y a beaucoup de gens qui veulent définir le périmètre des activités régaliennes, mais il n’existe aucun critère permettant de définir tout cela. Tous les problèmes que la société n’arrive pas spontanément à résoudre relèvent finalement de l’État. Tout cela bouge d’une époque à l’autre, ou d’une circonstance à l’autre. Mais ce n’est pas le seul problème. La disparition de la citoyenneté vient aussi de cette idée de dépolitiser la société: c’est-à-dire qu’il faut la mettre en pilotage automatique, en confiant la surveillance de tout cela à des autorités indépendantes. Il n’y a pas de société possible s’il n’y a pas d’État, s’il n’y a pas de politique, peu importe la forme de tout cela. On ne peut pas confier son sort aux marchés financiers ou aux marchés des matières premières. Si vous voulez une citoyenneté, une politique permettant d’arbitrer entre différents objectifs, pour le développement d’une civilisation, d’une culture ou d’une éducation, vous êtes bien obligé d’avoir des frontières à l’intérieur desquelles va s’exercer la solidarité, avec une partie du peuple qui est prêt à partager ses richesses avec ceux qui n’en ont pas. Il faut construire ensemble un imaginaire commun, mais si vous enlevez les frontières, tout cela n’existe plus. Ce n’est pas simplement une question de marchandises. Au fur et à mesure de ce déclin, les gens se rassurent à travers des indicateurs et vous dénoncez la multiplication des réunions et des rapports pour tranquilliser les hommes politiques, qui vont ensuite étaler cela sur les plateaux de télévision. Est-ce finalement un cercle qui s’auto-rassure ? (Suite page 6) Henri Guaino : « On n’a jamais fait cela dans l’histoire, on n’a jamais géré une épidémie en enfermant tout le monde chez soi et en arrêtant toute la société ! »

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