La Baule+

la baule+ 18 | Août 2025 La Baule+ : Cette initiative est particulière, parce que vous avez l’habitude d’exposer dans de plus grandes villes. Pourquoi le choix de Guérande ? Philippe Geluck : Quand on me le demande gentiment, je ne peux pas refuser ! Cela s’est fait un peu par hasard, par une rencontre, et surtout la disponibilité de l’exposition. Après Paris, Caen, Bordeaux, Genève, Monaco, Montreux et Bruxelles, le Chat s’installe à Guérande. Ce n’est pas la taille qui compte - pour cette citation, j’hésite entre Rocco Siffredi et Piéral - mais quand on arrive à Guérande, on est émerveillé par la beauté de la cité. On est pris par l’émotion. C’est une ville de taille réduite, mais sa renommée est grande. Ce qui m’intéresse, c’est une rencontre avec des personnes. L’équipe municipale s’est montrée enthousiaste et nous avons réussi à organiser cette étape. J’ai cru à une période de ma vie que Guérande était une sorte de sel, avant de comprendre que c’était une ville À quoi pensez-vous lorsque l’on vous parle de GuéArt ► Le Chat déambule à Guérande jusqu’au 7 septembre Philippe Geluck : « Le rire est vital et il est synonyme de survie. » Cet été, l’univers de Philippe Geluck s’installe autour des remparts de Guérande. Jusqu’au 7 septembre, la ville de Guérande accueille l’exposition «Le Chat Déambule ». Les célèbres statues en bronze du Chat, personnage emblématique de la bande dessinée belge, sont disposées en plein air autour des remparts pour une déambulation aussi drôle que philosophique. Les œuvres sont réparties sur un parcours autour des remparts et intra-muros, offrant ainsi une balade artistique entre l’histoire médiévale et l’humour contemporain. Par ailleurs, trois bornes d’information évoquent le projet de l’artiste Philippe Geluck et plus précisément l’exposition. rande? À la cité médiévale, à la Bretagne, au sel ? Évidemment au sel ! J’ai même cru à une période de ma vie que Guérande était une sorte de sel, avant de comprendre que c’était une ville. La renommée du sel de Guérande est internationale. Maintenant, j’ai appris beaucoup de choses sur la ville. Je ne connais pas bien son histoire militaire, notamment sur le fait d’avoir de tels remparts, et je découvre beaucoup de choses. Ce qui est important, c’est de rencontrer de belles personnes, de voir les yeux qui pétillent, les enfants commenter mes sculptures... C’est la relation humaine qui est essentielle. Le Chat pense, analyse, nous surprend parfois. Quel est celui qui est à Guérande ? Est-ce un philosophe ? Un comique ? Il y a onze sculptures, dont huit monumentales et trois de taillemoyenne. C’est un univers qui résume la grande exposition, qui comporte vingtdeux sculptures. Le Chat est plutôt poète. Il essaye toujours de faire rire, mais à travers certaines sculptures, il fait réfléchir aussi. Il y en a une qui n’était pas à Paris, « Beauté intérieure » : il ouvre son manteau comme un exhibitionniste à la sortie d’une école... Mais pas du tout, il y a à l’intérieur de lui un oiseau sur un perchoir. Quand je devais expliquer cette sculpture à des enfants, je disais toujours : « Que l’on soit grand ou petit, gros ou maigre, laid ou beau, nous avons tous à l’intérieur de nous quelque chose de particulier et d’irremplaçable. » Je symbolise cela par un oiseau, mais je veux dire qu’il y a toujours quelque chose de beau en nous. C’est ce que l’on appelle la beauté intérieure et c’est ce qui compte avant tout. J’espère que cela peut faire réfléchir sur la tolérance et le respect des autres. On entend tellement d’histoires de harcèlement dans les écoles, que cela peut pousser certains au désespoir. Je me dis qu’une sculpture comme celle-ci peut aider les autres à réfléchir et à devenir meilleurs en arrêtant de harceler les autres. Chacun a quelque chose en lui de formidable et c’est ce que je veux essayer de montrer. Vous prenez l’illustration de l’oiseau pour symboliser cela, or on pense aussi à l’amour que l’on peut porter à quelqu’un en lui laissant sa liberté… C’est vrai. En concevant sa sculpture, j’ai imaginé beaucoup de solutions différentes. Dans une version plus petite, le Chat ouvre son manteau et c’est un immense cœur brillant qui apparaît. Dans une autre version, c’est une boule à facettes, comme dans les boîtes de nuit, avec un petit éclairage, ce qui fait scintiller son intérieur de manière inédite. Je me suis retrouvé moi-même dans le Chat dans ce concept de beauté intérieure. Est-ce l’idée philosophique qui vous amène à le dessiner, ou l’inverse ? Les deux. Le matin, je m’installe devant ma table à dessin et je ne sais pas du tout ce que je vais pondre. Je ne commente jamais l’actualité du jour. J’ai une feuille blanche et mon crayon. Si une idée me vient en tête, je la réalise. Sinon, je dessine déjà le Chat. En le voyant, cela me met de bonne humeur. J’ai envie de lui faire dire une connerie et celle-ci ne tarde pas... Il y a un peu de La Fontaine dans tout cela… Il y a quelque chose effectivement. Il est parti vers une ménagerie entière et je reste avec le Chat. Il s’est inspiré d’Ésope, fabuliste grec de l’Antiquité, qui lui-même avait été initié à cet art par la tradition orale africaine. Il ne faut pas oublier que tout est né en Afrique. Les fables de La Fontaine sont nées en Afrique. Elles sont passées par la Grèce antique et elles sont revenues en France. Le Chat se sent beaucoup plus libre parce qu’il est le Chat La Fontaine le faisait pour diffuser des messages politiques : est-ce aussi votre cas ? Le Chat se sent beaucoup plus libre parce qu’il est le Chat. Si un jour il dit une chose qui dérange et qu’on me le reproche, je peux répondre que ce n’est pas moi, mais le Chat. Or, comme le Chat n’existe pas en vrai, le problème est réglé. C’est très lâche comme attitude, mais cela m’a déjà sorti de quelques mauvaises situations. Pourquoi très lâche ? Parce que c’est reporter sur un personnage fictif une responsabilité qui est en fait totalement la mienne. Lorsque le périmètre de la liberté d’expression se restreint, il n’est plus si lâche d’être lâche... Bien sûr. Le dessin d’humour a toujours été un instrument de contestation et de revendication, notamment de liberté. L’humour l’est aussi. Quel régime totalitaire peut empêcher qui que ce soit de penser à des choses drôles dans sa tête ? Un ami de mes parents, rescapé des camps de concentration nazis, m’a confié une chose que j’ignorais totalement : « Il nous est arrivé de rire entre nous. On se moquait de nos oppresseurs, de nos bourreaux, et cela nous faisait du bien. » Votre réflexion rappelle le film « La vie est belle » de Roberto Benigni… Il s’est inspiré d’anecdotes vraies. J’ai eu ce témoignage qui m’a été confirmé par plusieurs personnes. Ils n’ont pas non plus passé leur séjour là-bas à se taper sur les cuisses, mais c’était quand même une formidable façon de tenir le coup et de résister, car ceux qui n’étaient plus capables de rire avec eux lâchaient la rampe et ne survivaient pas. Le rire est vital et il est synonyme de survie. Faisons-le avec bonheur, parce que la situation internationale est angoissante, tout comme la situation sociale. Et quand on peut trouver des moments de bonheur et de réflexion, il ne faut pas s’en priver. Propos recueillis par Yannick Urrien.

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