La Baule+

La Baule+ : Il y a la situation de notre pays et il y a celle de la gendarmerie en elle-même. On apprend que tel loyer de caserne n’est plus payé et qu’il faut une loi spéciale pour financer les loyers. Ensuite, on découvre qu’il n’y a plus d’essence et que c’est pratiquement le gendarme qui, avec sa carte bancaire, doit faire le plein. Enfin, il y a toutes ces démissions de gendarmes… Hervé Moreau : C’est absolument effarant et c’est parfaitement exact. C’est extrêmement problématique, parce que ce sont les forces de sécurité intérieure, police, gendarmerie ou administration pénitentiaire, qui tiennent la baraque et qui nous permettent encore d’évoluer dans un État de droit, en faisant en sorte que la baule+ 6 | Janvier 2025 Société ► Le coup de gueule d’un ancien officier de gendarmerie Hervé Moreau : « Les gendarmes démissionnent en masse parce qu’ils n’en peuvent plus. » L’ex-capitaine de gendarmerie Hervé Moreau, diplômé de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, a passé 30 ans au sein des forces armées. En 2020, il a rompu son droit de réserve en publiant « Vérités d’un capitaine de gendarmerie » qui est devenu un best-seller. Dans cet ouvrage, il mettait en cause la hiérarchie de « bureaucrates calculateurs et intrigants », dénonçait le laxisme de la justice et l’explosion de l’insécurité en zone rurale notamment. Pour ce livre, Hervé Moreau a été l’officier de gendarmerie le plus puni de France, avec un blâme de la ministre des Armées de l’époque, Florence Parly, et 40 jours d’arrêts de rigueur. Il s’agit de la plus haute sanction disciplinaire susceptible d’être infligée à un officier de l’armée française. Hervé Moreau continue de livrer son combat avec la plume. Dans une version enrichie de son ouvrage, réédité aux éditions Magnus en novembre dernier, il publie un nouveau témoignage sur les défis de la sécurité publique en France. les choses soient à peu près maîtrisées. Mais vous avez raison de le dire, les loyers de la gendarmerie nationale ne sont plus payés aux bailleurs privés et aux collectivités locales, à hauteur de 300 ou 400 millions d’euros. Les casernes sont dans des états lamentables et mes camarades gendarmes ne cessent de le mettre en exergue. Il y a maintenant des retards à hauteur de 2 milliards d’euros dans les investissements nécessaires pour la salubrité de ces casernes. Le kérosène, l’essence pour les véhicules nécessaires au fonctionnement de cette gendarmerie nationale, pose également un problème. À l’époque, quand je commandais la compagnie de gendarmerie de Beaune, nous étions d’ores et déjà rationnés. Nous sommes l’un des pays - vous le savez mieux que quiconque - parmi les plus fiscalisés au monde. Notre modèle social est totalement dépassé, alimente la fraude, alimente les abus de toutes sortes et surtout se traduit par des excès en termes d’assistanat. Auparavant, on avait des gendarmes de très haut niveau intellectuel. Ils s’engageaient pour la France tout en sachant qu’ils allaient devoir faire un gros effort financier. Mais c’était une vocation. Observez-vous une dégradation dans le recrutement ? On va parler vrai : c’est une dégradation qui est proprement affolante. La conséquence de tout ce qui n’a pas été fait depuis des décennies entraîne un flux de démissions qui est quasiment hémorragique. Les gendarmes démissionnent en masse parce qu’ils n’en peuvent plus, parce qu’ils en ont assez, parce qu’ils se sentent insuffisamment défendus par leur hiérarchie. Alors, j’ai décidé de rompre le devoir de réserve et d’écrire ce livre, afin de faire savoir la réalité des choses à mes concitoyens. Aujourd’hui, les gendarmes démissionnent en masse. Or ce sont des gens de grande valeur, parmi les plus anciens, animés d’un réel idéal, désireux de protéger et de servir. Ils partent parce qu’ils en ont assez. Ils vont probablement gagner davantage dans le privé et vivre un quotidien plus heureux… Toutes et tous me font pour l’essentiel savoir leurs regrets, parce que la situation pourrait être autre si la hiérarchie s’était vraiment souciée d’obtenir les moyens nécessaires. Ils sont remplacés aujourd’hui par des militaires jeunes qui n’ont plus le niveau académique à même de leur permettre d’exercer ce métier difficile. La gendarmerie nationale, c’est une armée d’intervention, c’est une armée de terrain, mais c’est aussi une armée de l’écrit Ils n’ont peut-être pas le bagage d’approche psychologique que pouvait avoir le bon gendarme, qui est au cœur du village, qui connaît la population et qui sait s’adapter à chacun… C’est parfaitement exact. Vous avez évoqué tout à l’heure le niveau académique, le niveau intellectuel, le bon sens même, parce que le gendarme ou le policier, quoi qu’on en dise, a toujours été homme ou femme de bon sens, de terrain, avec cette intelligence de situation qui lui permet de répondre aux attentes des victimes, de procéder à la recherche des auteurs, de réunir les éléments de preuve, ou d’interpeller et déférer. Aujourd’hui, je ne sais pas si ce sont les affres de l’assistanat, de l’État providence, d’unmodèle social qui à mon sens est totalement dépassé, mais on s’effondre vite. Le taux de suicides dans notre pays est très élevé. La prise de psychotropes est parmi les plus élevées au monde et les jeunes recrues, qui sont issues de cette société, sont elles-mêmes le reflet de la société de laquelle elles sont issues. La procédure pénale est une chose extrêmement difficile, extrêmement complexe. Il faut la maîtriser et cela suppose un niveau académique qui soit à la hauteur et des capacités de rédaction qui soient en phase avec les attentes du métier. La gendarmerie nationale, c’est une armée d’intervention, c’est une armée de terrain, mais c’est aussi une armée de l’écrit. C’est une armée d’investigation judiciaire, de procédures, et il faut pouvoir les diligenter et les mener à bien. Aujourd’hui, ceux qui rentrent en service, à l’image de la société, sont quand même très faibles sur le plan académique, très faibles sur le plan de l’érudition, de la maîtrise des connaissances, ou de la maîtrise du français. En école de gendarmerie, on recrute à 4 ou 5 sur 20, c’est lamentable ! Le français n’est plus maîtrisé, il y a 20 fautes par page, c’est absolument catastrophique. Alors, d’un côté, les gendarmes les plus anciens démissionnent parce qu’ils en ont assez, parce qu’ils ont l’impression de travailler pour rien, parce que les multirécidivistes sont sans cesse relâchés, et ceux qui rentrent en service n’ont pas cette assise psychologique et cette capacité à faire le travail comme le faisaient leurs aînés. On recommande aux policiers et aux gendarmes de ne pas faire de vagues face à des cri-

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