La Baule+

Février 2021 // 9 Humeur ➤ Le billet de Dominique Labarrière Que la fête commence ! « Que la fête commence» est le titre d’un film de Bertrand Tavernier de 1975 dont l’ac- tion se déroule sous la Ré- gence de Philippe d’Orléans, quelques décennies avant la Révolution de 1789. Ce film expose brillamment et crû- ment l’immoralité des domi- nants du moment, les gens d’en haut, juchés au sommet de l’État et de la société, pour qui la licence et la débauche étaient un mode de vie, qui ne s’interdisaient rien en ma- tière de dévergondage et d’outrances, convaincus que leur position sociale et leur bel esprit les exonéraient ou les absolvaient de leurs fautes, de leurs vices, voire de leurs crimes. « Que la fête commence ! » est en fait l’ex- clamation par laquelle le réa- lisateur entend montrer que ces turpitudes et ce cynisme érigés en doctrine venaient en préambule du mouve- ment révolutionnaire de 1789. Ils l’annonçaient, le préparaient. Le pourrisse- ment des élites est en effet présenté dans ce film comme le fumier où germe, encore à bas bruit, la révolte à venir. Qui plus est, en un troublant concours de circonstances, vient se joindre à ce naufrage des moeurs la première dé- ferlante spéculative mo- derne, celle du système de Law où des fortunes se font et se défont en moins de temps qu’il n’en faut aux pe- tits marquis de cette cour fre- latée pour trousser tout ce qui bouge, le jouvenceau et la matrone, la nonne et la ca- tin, la soubrette et la du- chesse. Si nous voulions réaliser au- jourd’hui le remake d’un tel film, nous ne serions pas en peine pour dénicher la situa- tion, le fait divers ad hoc et, et mieux encore, la distribu- tion des rôles. Comment, en effet, ne pas repenser à ce film devant ce qu’il est dés- ormais convenu d’appeler l’affaire Olivier Duhamel ? Élite parmi les élites de l’in- telligentsia parisienne, gou- rou de la pensée politique de gauche depuis quelque trente ou quarante années, ce haut personnage présidait jusqu’au jour même de sa chute l’institution chapeau- tant Science Po et le cénacle de l’entre-soi par excellence qu’est le Siècle. Ah ! Sciences Po ! Ah le Siècle ! Sciences Po qui fut dirigée voilà quelques années par un autre esprit brillant aux mœurs qui l’étaient moins, mort à la tâche pourrait-on dire si l’on veut bien considérer que la partouze d’abattage fait partie des travaux pratiques de tout bon enseignement. Le Siècle - cénacle insoupçon- nable sur ce plan-là, c’est cer- tain - qui voit se réunir chaque mois les meilleurs parmi les meilleurs minutieu- sement cooptés. Vous savez, ceux qui lèvent les yeux au ciel et crient au complotisme lorsqu’on ose émettre l’hypo- thèse que le vrai pouvoir ne serait pas entre les mains de ceux qui en sont légitime- ment dépositaires par le vote des citoyens. (Sans doute, au Siècle, se réunissent-ils à une telle fréquence et avec une telle assiduité pour échanger sur le temps qu’il fait et jouer aux dominos.) Sciences Po, le Siècle, les deux bouts de la chaîne éli- taire à la française. La pépi- nière et le saint des saints. L’alpha et l’oméga. Notre homme était de l’une et l’autre institution quelque chose comme le prince ré- gnant, le Régent. Avec, pour son loisir, histoire de se di- vertir un peu l’ego, un siège quasi permanent dans les sphères de la jactance télévi- suelle à jet continu, autre forme d’un entre-soi à peine différent du précédent. Il fal- lait le voir sur les plateaux, ce « sachant » parmi les « sa- chants », le menton posé sur le poing fermé, accablé de de- voir subir la médiocre rhéto- rique des autres intervenants - forcément médiocre, aurait surligné Duras - tellement impatient que l’intelligence puisse enfin se faire enten- dre! La sienne, bien évidem- ment. On ne rappellera pas ici les détails du fait divers qui précipita sa chute, le livre accusateur, accablant, les si- nistres saloperies inces- tueuses, le silence abject de trente ans de tout ce petit monde bon chic bon genre, cette caste du pouvoir si vo- lontiers donneuse de leçons, ce microcosme en voie de dé- composition à la ville comme à la scène (politique) à force, paradoxalement, de recom- position au gré d’intérêts per- sonnels bien compris, d’ac- commodements pathétiques. En cela, nous ne sommes pas, finalement, dans le re- gistre banal du fait divers, mais bel et bien dans celui du fait de société. Comme l’étaient les dépravations an- nonciatrices de 1789 mon- trées dans le film. Mais notre société d’aujourd’hui a-t-elle l’énergie suffisante pour en- treprendre la salutaire entre- prise d’assainissement que la situation semble exiger ? Rien n’est moins sûr. Et, pro- bablement, la seule loi qui, l’émotion du moment passée, finira par s’imposer sera, une fois de plus, celle du silence.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2