La Baule+
6 // Février 2021 Vous ne pouvez pas deman- der aux fonctionnaires de dé- truire la machine qui les nourrit... Donc, il est un peu normal qu’ils organisent la défense de la bureaucratie. Quand vous regardez dans le détail ce que dit Bergeron, c’est plus subtil. Il dit que la bureaucratie, c’est très bien, vive les fonctionnaires. Il dé- fend sa corporation, on peut comprendre cela. Mais il pointe quand même le mal français qui est de créer des structures, c’est-à-dire de la bureaucratie, pour faire de la paperasse et plus du tout un État, c’est-à-dire une admi- nistration au service du public qui agit avec efficacité. Il a donc vu le problème. Il a écrit cela avant la vaccination. Pour la vaccination, on a vu une formidable bureaucratie française capable de faire un formulaire de 45 pages sur le déroulé de la vaccination. C'était un blindage juridique et administratif, mais la même bureaucratie était in- capable de livrer les doses en jour et en heure pour qu’il y ait autant de Français vacci- nés qu’il y avait d’Allemands ou de Danois. C’est-à-dire que l’exécution, l’efficacité, c’est devenu impossible, alors que la réflexion, la paperasse, l’ad- ministration au sens gestion - et non pas au sens exécution - là-dessus, on est toujours aussi bon ! C’est donc un État qui se gouverne lui-même et qui ne change pas la réalité. C’est le principe même de l’impotence. C’est le principe même de la machine qui est trop pleine de mauvaises graisses - comme disait Alain Juppé dans le temps - pour pouvoir se réformer. Vous évoquez le popu- lisme, pas simplement ce que l’on appelle la ty- rannie brune ou rouge, mais aussi la verte : «Leur ordonnance pour guérir la planète res- semble à une liste d’in- terdits à l’inventaire dé- primant de tous les plaisirs qu’il faut rayer de l’existence ». Cette idéologie verte n'est-elle pas la forme du popu- lisme le plus dangereux, avec des bons senti- ments ? Tout le monde y semble favorable, sans se soucier vraiment que cela va entraîner une baisse considérable de notre niveau de vie... C’est un vrai risque. Tous les populistes ont voulu profiter de l’épidémie pour dire qu’ils avaient raison. Certains pour dire que c’est la mondialisa- tion qui est responsable de l’épidémie, d'autres pour dire que c’est le capitalisme, et d’autres pour dire que c’est l’Europe... Rien de tout cela n’a été vérifié. Les populistes ont eu le bec dans l’eau parce que, pour la mondialisation, cela a été aussi la mondiali- sation du vaccin qui a permis à plusieurs chercheurs, de plusieurs nations, de travail- ler vite. Et, aujourd’hui, toute la planète a des vaccins à sa disposition. Ensuite, l’Europe a permis cet endettement commun pour lutter contre la crise économique et l’achat en commun des vaccins pour garantir l’égalité sur le terri- toire européen. Ces popu- listes ont été mis en échec. Le populisme vert a été un peu plus subtil : il a dit que l’on a découpé des forêts, que l’on a rapproché l’homme de l’animal, donc nous avons été punis et il faut que le monde d’après ne soit pas comme le monde d’avant. Comme, en plus, on le sait tous, il y a le risque climatique, ils nous ont donné l’impression qu’ils visaient juste. En effet, cette épidémie était la preuve que l’humanité avait vécu en sur- régime. Ce n’est pas faux, c’est vrai que la mondialisa- tion a connu des excès. Si le remède est de baisser en ni- veau de vie, de faire de la dé- croissance, de s’appauvrir et de retourner aux âges an- ciens, on n’aura rien gagné puisqu’il y aura beaucoup plus d’épidémies et nous n’aurons plus l’avantage du confort et de la modernité. Il faut donc vraiment rester sourd à cet aspect-là de l’idéologie verte. Mais il y a quand même dans la contes- tation verte du modèle actuel des choses de bon sens. D’ail- leurs, les gens changent leurs habitudes à grande vitesse et la crise économique va per- mettre d’aller encore plus vite vers le moteur à hydrogène et d’autres solutions non pol- luantes. C’est bien sur ce plan- là… C’est bien, mais il faut refuser ce qui va avec ! Notamment, la repentance, se repentir d'être consommateur, se re- pentir d’être des Occidentaux, se repentir d’avoir pris l’avion pour aller en vacances… Il faut combattre cela, parce que c’est très souvent accompagné d’idéologies très contestables de retour à la nature et de re- tour aux identités qui sont très funestes. Il y a ce risque de po- pulisme vert, mais je constate que les citoyens européens, notamment les Français, sont très lucides et, au moment de voter, ils ne se laissent pas du tout abuser par ces grands prêtres de la décroissance. Les Français savent qu’il faudra peut-être vivre avec plus de parcimonie, mais pas avec moins de progrès, parce que c’est le progrès qui permet de sauver des vies et d’améliorer la vie des vivants. Le malaise d’une civilisation, c’est quand on est soi- même pris dans des contradictions Un jour, je croise une jeune femme qui se targue de refuser la pu- blicité et qui est très fière d’acheter des produits en vrac. Je lui demande ce qu’elle fait comme tra- vail, elle répond qu'elle est graphiste : c’est-à- dire qu’elle fait des logos pour des marques et, dans le même temps, elle achète des produits en vrac… C’est scier la branche sur laquelle on est assis ! On voit bien le malaise d’une civilisation, c’est quand on est soi-même pris dans des contradictions : on ne sup- porte pas que Stop Covid puisse nous demander notre identité ou notre adresse de courriel ; en revanche, on laisse des cookies à longueur de journée en allant sur des sites pour consommer ou té- lécharger des choses... C’est la contradiction de l’homme moderne du XXIe siècle. Si l'on arrête tout pour la Covid, pourquoi n’arrêterait-on pas tout dans deux ans, s’il y a une épidémie de gastro ? Vous soulignez la politi- sation extrême du médi- cal. Comment se fait-il que nos politiques se soient soumis à cet ex- trémisme sanitaire ? Ré- cemment, une personna- lité de la majorité m’a donné cette explication : si l'on accuse un minis- tre d’être responsable de cinquante morts pour une défaillance, il sera poursuivi en justice. Mais si ce même minis- tre endette le pays pour cinquante ans, il ne sera pas mis en cause… Exactement. C’est la première raison de cette soumission du politique au médical. C’est cette peur terrible et justifiée d’aller en Cour de Justice de la République. Un proche de Matignon m’a dit : « Ils ne parlent que de ça dans les couloirs de Matignon » . C’est leur hantise ! L’affaire du sang contaminé les poursuit tous. Il y a une deuxième raison, c’est une raison électoraliste : la politique qui aurait pu être efficace pour préserver l’ave- nir aurait été désastreuse élec- toralement, c’est-à-dire de confiner les personnes âgées pour qu’elles n’engorgent pas les hôpitaux en réanimation. Les jeunes et les travailleurs ne sont pas nombreux à faire des formes graves. En re- vanche, il fallait dire aux gens âgés : « Vous ne créez plus de richesses, même si vous avez du pouvoir d’achat. Alors, vous serez confinés. Vous se- rez aidés, mais vous ne devez pas engorger les hôpitaux ». Ce discours aurait été coura- geux, mais il était impossible à tenir puisque ce sont les vieux qui votent dans notre pays. Donc, il valait mieux hy- pothéquer l’avenir des jeunes qui n’iront pas voter aux pro- chaines élections, comme d’habitude, plutôt que de fâ- cher les vieux qui votent. La troisième raison, c’est que les citoyens ont tous peur. Nous nions la mort dans nos civili- sations modernes. Donc, nous obligeons nos élus à répercu- ter cette peur de la mort. Ainsi, on arrête tout dès qu’il y a un risque. Mais si l'on ar- rête tout pour la Covid, pour- quoi n’arrêterait-on pas tout dans deux ans, s’il y a une épi- démie de gastro ? Nous avons nous-mêmes poussé nos élus à faire la politique de la peur collective et de la recherche du risque zéro, alors qu’une grande nation est une nation qui pratique le risque, mais le risque calculé. Il ne s’agit pas d’être kamikaze, mais on au- rait pu dire que pour sauver notre économie, on va devoir maintenir des gens en activité. Il y a un risque pour que quelques milliers fassent des formes graves de la Covid, mais ce risque est calculé parce que, si l'on ne fait pas cela, on aura un effondrement économique qui fait que dans dix ou quinze ans on aura en- core plus de morts car notre pays sera déclassé et tiers- mondisé. Les politiques n’ont plus le courage d’avoir le dis- cours du risque. Ils n’ont que le courage d’avoir le discours du principe de précaution et du risque zéro, parce que les électeurs le leur demandent. Chaque tyrannie de cette épi- démie, c’est d’abord une ser- vitude volontaire du citoyen. Avec les canaux tradi- tionnels, vous n’avez pas l'opportunité de révéler votre vraie personna- lité, mais dans ce livre, vous mentionnez des in- tellectuels comme Chan- tal Delsol ou Robert Re- deker, qui ne sont pas invités par les médias institutionnels… L’avantage de ce premier confinement, c’est que cela nous a laissé le temps de pen- ser. C’est vrai qu’il y a une pen- sée de gauche qui est allé vers lemonde d’après, sur les chan- gements de nosmodes de pro- duction, un peu idéaliste, et puis il y a eu une pensée de droite qui a été de critiquer cette peur de lamort. Philoso- pher, c’est apprendre à mou- rir, pour citer Montaigne. Ces penseurs dits de droite, parfois un peu réactionnaires, ont fait preuve d’un courage un peu mousquetaire. Ils ont tranché dans le vif. Vous revenez sur le concept de justice inter- générationnelle : c’est-à- dire que pour protéger nos enfants ou nos pe- tits-enfants, il faut parfois trancher et ce n’est pas être injurieux à l’égard d’une personne de 80 ans que de lui de- mander de rester chez elle, tout en l’aidant évi- demment… Exactement. On ne peut plus dire cela aujourd’hui. On est immédiatement accusé de stigmatisation, de haine anti- vieux, alors que c’est un rai- sonnement logique. On veut éviter l’engorgement des hô- pitaux, or cela concerne des personnes âgées ou des per- sonnes qui ont des comorbi- dités, donc il fallait mettre à l’abri ces personnes, en les ai- dant évidemment. Ce raison- nement logique n’est plus possible, parce qu’il est consi- déré comme stigmatisant. Aujourd’hui, vous avez la même chose sur la question de la vaccination. Si, dans quelques mois, on a trois mil- lions de vaccinés, il faut rou- vrir les restaurants pour les vaccinés et les restaurateurs seront ravis d’avoir des Christophe Barbier : « Chaque tyrannie de cette épidémie, c’est d’abord une servitude volontaire du citoyen. »
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