La Baule+

la baule + 10 // Juin 2021 La Baule + : Vous souli- gnez que cette tentation du repli a commencé bien avant la crise sani- taire et qu’elle s’est am- plifiée depuis. Est-ce la première fois dans notre histoire qu’une généra- tion est à ce point mise K.O. par l’évolution de la société ? Sophie Braun : Le phé- nomène du repli est bien antérieur à la crise sanitaire, mais il y a eu une amplifica- tion depuis. Je voyais, bien avant, des jeunes en phobie scolaire, ou des jeunes qui ne sortaient plus de chez eux, mais aussi beaucoup de formes douces du repli, avec de jeunes femmes qui travaillent toute la journée et qui rentrent le soir chez elles pour regarder des sé- ries en boucle, ou de jeunes hommes qui passent leurs nuits devant des ordina- teurs, sans être en relation avec d’autres gens. Au Ja- pon, il y a une épidémie que l’on appelle Hikikomori : ce sont des gens qui restent en- fermés dans leur chambre. Cela a commencé il y a 25 ans, avec une dizaine de per- sonnes et, aujourd’hui, on les estime à 600 ou 700 000. En France, si l’on ajoute les burn out, les phobies so- ciales et toutes ces personnes qui ont des formes douces de repli, cela fait beaucoup plus de monde que ce que l’on croit. Je ne sais pas si c’est la première génération qui est mise K.O., mais c’est la première génération que l’on enferme dans un para- doxe très fort : on les élève comme des enfants rois, puisque c’est la première ou deuxième génération d’en- fants désirés. Ils sont scrutés tout le temps, on veut qu’ils soient très efficaces dans la compétition économique. Mais en faisant tout cela, on leur impose un modèle de perfection qui est quasiment inatteignable et la plupart se sentent nuls ou insatisfaits. Ils disent souvent qu’ils ne trouvent pas leur place. On les élève comme des enfants rois, on leur dit que tout sera possible, on leur dit qu’ils vont pouvoir tout choisir, même leur sexualité ou la date de leur mort... Mais on ne se rend pas compte de ce que l’on fait quand on dit tout cela à des gens. On leur dit qu’ils pourront tout décider de leur vie, mais ce n’est pas vrai. On s’en rend compte dans la vie de tous les jours. Il faut avoir la ca- pacité de supporter toutes ces choses. Nous sommes dans une collision entre ce discours les incitant à déci- der de tout et cette normali- sation qui ne laisse pas vrai- ment beaucoup de place aux individus dans notre société. Les plus sensibles n’arrivent pas à s’en remettre. Les pourcentages sont i m p r e s s i o n n a n t s , puisque 32 % des jeunes auraient déjà pensé au suicide. On observe que de plus en plus de gens ont moins envie de sortir: cette tentation du repli n’est-elle pas en train de s’étendre à toutes les générations depuis les périodes de confinement et de couvre-feu ? Psychologie ► Le repli sur soi, la nouvelle maladie des temps modernes Sophie Braun : « Le repli sur soi, c’est la maladie de l’impuissance. On ne va même plus essayer de sortir, de rencontrer les autres, ou de faire quelque chose à l’extérieur. » B urn-out, fatigues chro- niques, phobies sociales et scolaires… et si ce n’étaient là que des noms différents pour désigner un seul et unique phéno- mène : le repli sur soi ? Amplifiée par la crise du Covid, cette ten- dance sociétale est en germe de- puis longtemps. Chez les jeunes qui n’arrivent plus à franchir les grilles de leur lycée et se réfugient sur les réseaux sociaux. Chez les adultes en proie aux fatigues chroniques et calfeutrés chez eux. Dans son dernier livre, la psycha- nalyste Sophie Braun dénonce les injonctions contradictoires de la société qui imposent d’être à la fois un individu libre et autonome, mais aussi un hyperconsommateur passif. Elle explique à quel point les conséquences destructrices de ces diktats affectent les psychés indivi- duelles et le socle même de la per- sonnalité. Certains parviennent à s’adapter, mais beaucoup en payent le prix fort (dépression, angoisse, recours aux anxiolytiques…). So- phie Braun est psychanalyste, membre de la Société Française de Psychologie Analytique (SFPA) et de l’association internationale IAAP. « La tentation du repli » de So- phie Braun est publié aux Éditions Mauconduit. Cette rivière coulait déjà et la crise sanitaire l’amplifie. J’ai très peur que des gens n’ar- rivent plus à ressortir. On parle d’un déconfinement progressif, j’ai beaucoup de gens autour de moi qui n’ont plus envie de prendre des risques, même s’ils sont vaccinés, et j’ai très peur que cela n’amplifie considéra- blement cette tentation de repli pour rester seul avec soi-même. Le matérialisme ne peut pas suffire, parce que l’on en veut toujours plus, donc il faudrait rééquilibrer tout cela vers une recherche de sens et de collectif Les hommes ont tou- jours eu des buts dans la vie, comme conqué- rir de nouvelles terres, se battre pour un idéal, lutter contre un totali- tarisme, faire évoluer le monde, mais au- jourd’hui les idéologies ont disparu et on est entré dans une société de masturbation collec- tive dont le seul but est d’avoir le plus de fans sur Instagram. N’est-ce pas la cause de cette dé- prime généralisée ? J’ai lu récemment la cor- respondance entre Jung et Freud. Au début de la psy- chanalyse, ils ne parlent que de cela, c’est-à-dire empêcher l’homme de res- ter dans l’auto-érotisme et la masturbation, pour aller vers l’autre. Dans notre sys- tème contemporain, tout est fait pour que l’on reste dans le narcissisme. On a besoin d’être reconnu et l’on est effectivement dans quelque chose qui est de l’ordre de l’auto-érotisme permanent. On veut devenir soi-même - je ne sais pas ce que cela veut dire - on est plutôt dans une forme de toute-puissance où l’on veut tout et tout de suite et l’on supporte de moins en moins la frustration. On le voit dans l’éducation des enfants, car l’éducation à la frustration est de moins en moins faite et les enfants restent dans des formes de toute-puissance, sans ja- mais accéder véritablement à l’idée que l’autre existe et qu’il va limiter nos désirs. Nos désirs sont complète- ment pris par le consumé- risme : c’est génial d’avoir un nouveau téléphone, mais on est content huit jours et il faut immédiatement avoir quelque chose d’autre. Tout cela fonctionne sur des cir- cuits de récompense immé- diate. Le matérialisme ne peut pas suffire, parce que l’on en veut toujours plus, donc il faudrait rééquilibrer tout cela vers une recherche de sens et de collectif. On fait partie d’un collectif et d’une communauté et on a besoin de trouver sa place dans la communauté. Trouver sa place, c’est faire quelque chose qui a du sens pour la communauté. Aujourd’hui, les jeunes ont la chance d’être cette génération qui peut trouver cet équilibre entre être des individus, se reconnaître en tant qu’indi- vidu différent des autres et, en même temps, faire partie d’une communauté en fai- sant attention à ce collectif. C’est peut-être la première génération à pouvoir se pen- ser dans ces deux dimen- sions et c’est passionnant. Vous expliquez que le repli sur soi est avant toute une maladie du désir, alors que j’aurais été tenté de répondre que c’est d’abord une maladie du non-désir. On a vécu des décen- nies de désir : quand on était pleinement dans la société de consom- mation, on voulait une belle voiture, une villa avec une piscine, être reconnu, réussir dans la vie... Tout cela peut se résumer par les films de Claude Lelouch ou les années Pompidou. Mais aujourd’hui, il n’y a plus aucun désir, si ce n’est sauver la planète et, pour aborder une femme, il faut presque lui envoyer une lettre recommandée pour de- mander l’autorisation… Comment voulez-vous qu’après il n’y ait pas de repli sur soi ? Je vais laisser la question de la lettre recommandée de côté, c’est différent ! Il est normal que les femmes ne subissent plus aujourd’hui un certain nombre de choses qu’elles ont subies. Sur la question du désir, vous avez raison, on est gavé d’images qui nous aplatissent l’ima- ginaire, alors que la ques- tion du désir vient de l’ima- ginaire. On peut désirer quelqu’un parce que l’on a la capacité d’imaginer ce que l’on va vivre avec cette per- sonne. Cette capacité d’ima- gination commence à dispa- raître à cause des images, car le poids de l’image est très fort sur la constitution de l’imaginaire. Un enfant qui naît aujourd’hui en France, peu importe son niveau so- cial, a presque tout. Il a des habits, il a à manger et à boire, et il y a effectivement une question sur le manque, car on a besoin de manquer de quelque chose pour avoir envie de se battre. Si l’on a tout, on va être dans une

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