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la baule + Juin 2021 // 9 Économiquement, il suffit de regarder les prévisions du FMI, qui sont plutôt gé- néreuses pour l’Occident et plutôt pessimistes pour les pays de l’Eurasie. On s’aper- çoit que l’Asie progresse beaucoup plus que le FMI ne le prévoit et l’Occident beaucoup moins vite. La bascule s’est effectuée, entre les États-Unis, l’Europe oc- cidentale, la Chine et les BRICS. Cette alliance de cinq pays entre le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud vient de dépasser les États-Unis et l’Europe occidentale. C’est une pre- mière dans l’histoire récente. Économiquement, l’Europe est déclassée : ce n’est pas neutre car, qui dit économie, dit forcément budget de dé- fense. On ne peut avoir un bon budget de défense que lorsque l’on a une bonne économie. À cause de la pandémie, les pays de l’Or- ganisation de coopération de Shanghai, qui regroupent quatre puissances nucléaires - la Chine, la Russie, l’In- de et le Pakistan - nous dé- passent et la bascule a été ré- alisée. Le budget de défense de l’OTAN est inférieur au budget de l’Organisation de coopération de Shanghai, c’est une première, donc il y a eu une bascule. Je parle du budget en parité de pouvoir d’achat. Cela signifie que les forces armées de ces pays, que l’on a longtemps mépri- sées, s’équipent à très haute cadence avec de l’armement moderne et avec des bud- gets très importants. On fait toujours une mauvaise com- paraison, car on compare les budgets en dollar nominal. Or un budget de défense ne peut se comparer qu’en pa- rité de pouvoir d’achat. En effet, il y a les dépenses de personnel et la solde d’un soldat chinois n’est pas la même que celle d’un soldat européen ou américain. C’est la même chose pour les ar- mements. Ils sont fabriqués par les Chinois ou par les Russes, mais aussi par les In- diens, et la parité de pouvoir d’achat n’est pas la même. On s’aperçoit que des pays que l’on méprise, comme l’Iran, qui est membre ob- servateur de l’Organisation de coopération de Shanghai, a un budget en parité de pouvoir d’achat qui est équi- valent à celui de la France. Personne ne peut imaginer cela ! Quand on regarde avec ce facteur, c’est stupéfiant. Le budget de défense de l’Iran est maintenant équivalent à celui de la France en parité de pouvoir d’achat. C’est ce qui explique la performance de ce pays en matière de mis- siles de croisière. Tout ce qui peut rapprocher la Russie de l’Europe est à condamner pour les Américains Dans une analyse, vous rappelez que le vac- cin russe est considéré comme un vecteur d’in- fluence par les Occiden- taux, ce qui est exact, mais vous allez plus loin en disant que nos diri- geants européens « pré- féreraient voir crever leur population » plutôt que de reconnaître une quelconque qualité à un produit russe… C’est le cas ! D’abord, ce n’est pas moi qui dis que le vaccin russe est un vecteur d’influence, mais le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian. Et aussi Thierry Breton, au nom de la Commission européenne. Il a d’abord dit qu’il était in- téressant d’étudier le vaccin russe, mais il est revenu très rapidement sur sa position… Ce que l’on appelle le concept stratégique de l’OTAN, qui ré- unit tous les pays de l’OTAN, vise à définir l’ennemi au cours des dix prochaines an- nées et ce qu’il faudrait faire. Le prochain avenir est clai- rement orienté contre deux adversaires : la Chine et la Russie. Il faut donc, pour les États-Unis, qui sont les chefs du camp occidental, créer une coalition contre cet ennemi commun, qu’il soit réel ou imaginaire. Il faut noircir cet ennemi en permanence. Tout ce qui peut rapprocher la Rus- sie de l’Europe est à condam- ner pour les Américains. Et c’est l’histoire du vaccin. Cela pourrait être un facteur de rapprochement, mais il faut absolument éviter que l’Eu- rope de l’Ouest puisse être tentée par un rapprochement, aussi petit soit-il, avec la Rus- sie. Donc, il y a une campagne effrénée contre la Russie et la Chine. Selon les moments, on tape sur la Russie ou sur la Chine. On les salit par tous les moyens. Je connais bien cette méthode, puisque j’étais dans le renseignement... Il y a des opérations de manipu- lation de l’opinion publique et cela s’appelle la guerre de l’information. Donc, on salit le personnage de Poutine… D’ailleurs, vous avez constaté la même chose avec l’Azer- baïdjan : les médias racontent des choses sans jamais avoir été sur place. Je prends tou- jours avec des pincettes les in- formations que l’onme donne et qui relèvent souvent de la désinformation. Mais on n’a pas compris en Occident que l’OTAN de 1990 n’a plus rien à voir avec l’OTAN de 2021 : les budgets ont été divisés, les effectifs ont été réduits dans toutes les armées de l’OTAN, les armements ne sont plus au niveau où ils étaient en qualité et en maintenance il y a trente ans. L’OTAN n’est plus en état d’entamer et de gagner une guerre au- jourd’hui. L’objectif d’une guerre est soit de conquérir des territoires, soit de faire dégringoler d’autres nations pour être en- core plus fort. La guerre du XXIe siècle n’a-t- elle pas déjà été menée, sans avoir tiré une seule balle, et n’est-elle pas déjà gagnée par la Rus- sie et la Chine ? C’est un peu schématique, mais ce n’est pas faux. J’ac- quiesce. La bataille n’est pas gagnée pour les Chinois et les Russes, mais elle est en passe de l’être. C’est terminé pour nous. Je ne vois pas comment les Oc- cidentaux pourraient faire les efforts colossaux qui seraient nécessaires pour revenir à un bon niveau. Quand on s’est endetté à ce point, on a perdu la capaci- té d’investir pour sa défense et on a perdu la bataille de la compétitivité. Quand j’étais aux États-Unis en 1995, je faisais des confé- rences sur l’Europe au sein des écoles d’officiers amé- ricains. J’étais très fier de la France. Nous étions la quatrième puissance éco- nomique mondiale et nous étions le deuxième bud- get de défense au monde, puisque l’Allemagne et le Japon investissaient beau- coup moins pour des rai- sons historiques. La Chine nous a dépassés en 2002 et nous avons fait du sur- place, alors que la Chine a multiplié son budget de dé- fense par huit. On était une grande nation en 1995 et, aujourd’hui, nous devons être en septième ou en hui- tième position. Propos recueillis par Yannick Urrien.

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