La Baule+
la baule + 12 // Juin 2021 On doit pouvoir trouver une voie dif- férente entre remettre des cocons ou laisser les gens se battre tout seuls dans leur coin. Il faudrait réfléchir au système éducatif et, quand je dis cela, je sais que les enseignants sont des gens extraordinaires, avec un dévouement incroyable, mais on n’a pas assez tenu compte de l’indivi- dualisation. Les enfants qui naissent aujourd’hui revendiquent leur statut d’individu unique particulier. L’édu- cation est toujours la même, à peu de choses près, que celle qui a été mise en place sous Jules Ferry, et il y a quelque chose qui ne fonctionne plus. Il faudrait une pédagogie sur l’émotion, apprendre à résister aux angoisses. On peut enseigner cela aux enfants en leur donnant des clés pour qu’ils se sentent plus forts et plus puissants. Ce n’est pas la guerre civile, ce n’est pas le cocon, c’est entre les deux. Sinon, on a le risque du co- con et du repli sur soi ou, à l’inverse, des gens qui vont s’armer pour don- ner un grand coup de pied dans la fourmilière. Mais on regrettera peut- être après notre démocratie. Les gens sont des individus de plus en plus jeunes, c’est une évolution, et il y a des actions à mener. C’est l’intermédiaire qui fait le ciment de la société Finalement, votre conclusion est une photographie de ce que nous vivons en période de crise sanitaire. D’un côté, il y a ceux qui veulent tout fermer et vivre derrière un masque en permanence et, de l’autre, il y a les insouciants qui entendent continuer sans masque et sans vaccin… Entre les deux, il est difficile de se faire entendre… C’est grave, parce que c’est l’inter- médiaire qui fait le ciment de la so- ciété. Il y a toujours des opposés, des extrêmes évidemment, mais ce sont toutes les couches intermédiaires qui tiennent une société ensemble. C’est grave, parce que l’on n’entend plus ces couches intermédiaires. Il y en a encore beaucoup, mais on les entend moins parce qu’il est beaucoup plus facile d’entendre les extrêmes. Évi- demment, tout le monde peut se re- trouver dans des nuances et des pen- sées plus complexes. Propos recueillis par Yannick Urrien. Sophie Braun : « Il faudrait une pédagogie sur l’émotion, apprendre à résister aux angoisses. » D ans les temps que nous vivons, les occasions de se demander si nous ne marchons pas sur la tête ne manquent pas. Chaque jour nous apporte son lot d’absur- dités à déposer au pied du mo- nument à la gloire de ce cher bon vieux roi Ubu. Parfois, c’est plutôt rigolo. Souvent, c’est juste abracadabrantesque, comme disait l’autre en son temps. Cette fois, je ne songe ni à rire ni à botter en touche en fourbissant un mot à révolu- tionner les règles du scrabble. Pardonnez-moi, mais j’avoue être horrifié, vraiment. Une importante maison d’édition française publie Mein Kampf (Mon combat), la défécation mentale d’Adolf Hitler, la bible génocidaire par excellence! Cela quasiment en édition de luxe. Quant à faire, autant faire en grand, n’est-ce pas ! Était-ce utile, nécessaire, indis- pensable? Absolument pas. Le pavé n’est nullement interdit en France. On peut se le pro- curer très facilement dans une traduction de 1952, sur inter- net bien sûr, mais aussi, depuis des lustres, chez son éditeur « historique». Il me semble me souvenir que la qualité du produit se rapprocherait alors davantage de ce que mérite le contenu, à savoir une impres- sion sur papier façon papier torche-cul. Cependant, pour aseptiser la chose, conjurer la puanteur, on nous sort le beau discours. D’abord, l’ouvrage ne serait disponible que sur commande et son tirage serait limité. Sauf que, en Allemagne, l’édition équivalente a dépassé les cent mille exemplaires. Il faut donc s’attendre à ce que, chez nous, l’ouvrage soit diffu- sé au moyen d’une succession d’éditions qu’on nous certifie- ra toutes plus limitées les unes que les autres. On se fout de qui ? Ensuite, nous avons le grand sermon dans le genre mastur- bation d’intello bobo en mal de bonne conscience : la présente édition serait très rigoureu- sement annotée, commentée, mise en perspective, enrichie d’un appareil critique et d’une très pointilleuse dénonciation des fausses vérités qui sont à profusion dans la vomissure en question. De nouveau, de qui se moque-t-on ? Là, les initiateurs de l’affaire ont le choix entre trois « vertus » très en vogue en ce siècle de basses eaux intellectuelles et de conspi- rationnisme plus ou moins délirant : l’hypocrisie, l’igno- rance, la bêtise. Comment en sont-ils encore là ? Comment se peut-il qu’ils n’aient rien appris de l’histoire ? Comment peuvent-ils feindre de croire que leur appareil critique, que l’argumentation rationnelle si remarquable soit-elle, puisse l’emporter sur la puissance proprement diabolique de la charge irrationnelle inhérente à la haine ? Comment faire semblant de croire que la rai- son puisse, aujourd’hui plus qu’hier, terrasser l’hydre de cette folie-là ? Oui, hier. C’est en Allemagne, l’Allemagne de la pensée des Leibnitz, Kant, Fichte, Hegel, que la fiente Mein Kampf a fertilisé la bar- barie nazie. Le long héritage de ces esprits éclairés a été impuissant face au monstre de la déraison. La haine est d’une nature totalement étrangère, tragiquement irréductible au cheminement de la rationalité. Elle génère sa propre logique, sa propre légitimité, bref sa propre raison contre laquelle toute autre vient se briser, s’épuiser. Certes, il y a ceux qui feront leur miel de la science critique intégrée au texte. Mais il y aura ceux qui n’en auront rien à battre et qui feront leur miel, eux, du déferlement de haine, justement. Les plus nombreux sans doute. Et il y a surtout ceux, encore plus nombreux, ailleurs qu’ici, mais ici aussi, qui ne liront rien et se conten- teront de se féliciter que, en France - oui, en France, au vingt et unième siècle - on ait fait tant de place et tant d’hon- neur au pathétique inventeur de la solution finale. Alors, une autre question surgit : était-ce le moment ? On me dira que ce n’est jamais le moment, ou encore que la merde est de toutes les époques. Cepen- dant, oui, était-ce le moment, dans le climat de violence que nous connaissons, de mettre en exergue cette apologie de la violence ? Était-ce le moment, alors qu’on sait parfaitement qu’Hitler est un héros, presque un dieu, pour les tenants d’une idéologie religieuse extrémiste qui, au passage, n’a nul besoin de manuels de prédication antisémite pour en répandre le venin ? Et qui guette avec gourmandise la moindre ma- nifestation de soumission, de lâcheté de notre part. De leur point de vue, cette édition, qu’on le veuille ou non, en est une. Du moins, c’est ainsi que ceux-là vont la présenter, la ré- cupérer. Ceux pour qui - encore une fois, comment feindre de l’ignorer - ce Mein Kampf, ce « mon combat », n’est pas loin d’être le leur. Humeur ► Le billet de Dominique Labarrière Leur combat
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