La Baule+
la baule + 10 // Octobre 2021 La Baule + : Comment avez-vous découvert la Nouvelle-Calédonie ? Bruno Lahaye : Nous sou- haitions, avec mon épouse, découvrir depuis longtemps la Nouvelle-Calédonie. Un jour, j’ai été nommé direc- teur de TDF en Martinique et j’ai eu la chance de ren- contrer Aimé Césaire et son confident Camille Darsières. Ce dernier m’a beaucoup défendu dans mes actions en faveur de la liberté de conscience et d’expression. Puis, un jour, TDF m’a pro- posé de m’installer en Nou- velle-Calédonie et j’y suis resté quatre ans. Votre livre sort à la veille du troisième ré- férendum : quelles rai- sons vous font pencher du côté de l’indépen- dance ? Je reste dans mon domaine de compétence et je parle exclusivement de l’indépen- dance de l’audiovisuel. Ce- pendant, dans les accords de Nouméa, il y a le fameux article 27 sur le transfert de compétences audiovisuelles, qui n’a jamais été fait : or, j’estime que c’est un élément clé. Comment peut-on être indépendant, si l’on n’a pas au préalable reçu les infor- mations nécessaires ? Dans le livre, je cite Camille Dar- sières : « Comment l’électeur peut-il réellement se pro- noncer s’il n’a pas reçu tous les éléments de connaissance de son vote ? Cela conduit nécessairement à une fausse démocratie ». J’ai coécrit ce livre avec une femme kanake, Naouiâme Yéwéno. C’est un pseudonyme et j’ai ainsi voulu la protéger, parce qu’elle se sent menacée dans son pays, compte tenu des événements. Au départ, elle commence à m’interviewer et nous échangeons sur nos cultures et sur l’indépen- dance audiovisuelle, car il faut savoir qu’il y a une véri- table discrimination audiovi- suelle en Nouvelle-Calédonie puisque toutes les chaînes privées, comme TF1 ou M6, sont payantes. L’accès gra- tuit se fait uniquement via les chaînes publiques. Il y a vraiment un apartheid dans l’accès à l’audiovisuel entre ceux qui peuvent se payer l’information et ceux qui ne le peuvent pas. De tous les départements et territoires d’outre-mer, la Nouvelle-Ca- lédonie est, dans le domaine de l’audiovisuel, le secteur où le coefficient de pénétration coloniale est le plus élevé. Vous n’avez que deux radios privées - une radio indépen- dantiste et une radio loyaliste - et Radio France. En Marti- nique et en Guadeloupe, vous avez une cinquantaine de ra- dios. Ce cloisonnement est le fruit d’une volonté des élus qui ne voulaient pas que les populations kanakes se dé- veloppent à travers la radio. Donc, on a restreint le champ Médias ► Un Baulois au cœur du combat pour le pluralisme audiovisuel en Nouvelle-Calédonie Bruno Lahaye : « Ce n’est pas le oui ou le non qui compte, il y aura une immense souffrance chez ceux qui vont perdre. » d’intervention. J’insiste sur ce point : on a empêché le développement de l’audiovi- suel en Nouvelle-Calédonie. Il y a une nouvelle chaîne de télévision qui a été créée. Vous savez qu’il faut beau- coup d’argent pour créer une radio et, pour une télévision, c’est dix fois plus. La chaîne Caledonia n’a pas les moyens de France Télévisons. D’un côté, la chaîne publique dis- pose de 30 millions d’euros par an et, de l’autre, la chaîne privée Caledonia d’un budget de 700 000 € par an. Face à cela, nous proposons de créer une deuxième vague TNT, avec l’arrivée de nouvelles té- lévisions privées, pour déve- lopper le marché qui n’existe pas encore. Le développe- ment permettra de récupérer le fameux dividende numé- rique qui permettra de finan- cer Caledonia et ainsi d’avoir un système équilibré. Certaines personnes peuvent vous soutenir dans ce combat pour l’indépendance audio- visuelle, tout en restant loyalistes et en faveur du maintien de la Nou- velle-Calédonie dans la France… J’évoque dans le livre la souffrance des Calédoniens de toutes tendances par rapport à ce troisième réfé- rendum, qui est précipité, parce qu’il devait avoir lieu fin 2022. Mais, en raison de l’élection présidentielle, il est avancé en décembre pro- chain. Il y a des Calédoniens qui veulent l’indépendance, la liberté de leur patrie, mais aussi des Calédoniens qui voteront non par amour de la France. Je trouve cruel de la part de la République que d’imposer un tel choix : c’est comme si l’on vous deman- dait si vous préférez votre père ou votre mère... Dans ce cas, il s’agit de décider entre divorcer ou rester ensemble… Pensez aux enfants ou aux générations futures... Nous évoquons une phrase d’Al- bert Camus qui dit que la vraie générosité envers les générations à venir consiste à tout donner au présent. Nous avons écrit ce livre pour les générations futures et aussi pour les femmes. Nous expli- quons également que, quoi qu’il arrive, nous serons du côté des perdants, ce n’est pas le oui ou le non qui compte, il y aura une immense souf- france chez ceux qui vont perdre. Je comprends aussi les loyalistes. Ces gens sont là depuis plusieurs générations, certains sont issus du bagne, certains y ont été envoyés parce qu’ils étaient commu- nards et parce qu’ils avaient volé un pain. Et maintenant la République les culpabilise. Vous habitez à La Baule et vous observez qu’il y a un désintérêt de la part du grand public pour cette question… Déjà, un Français sur deux n’arrive pas forcément à si- tuer la Nouvelle-Calédonie sur une carte du monde... C’est à 24 000 kilomètres, il y a le décalage horaire... J’ai travaillé pendant quatre ans en Nouvelle-Calédonie et l’on n’arrivait jamais vraiment à se parler avec la métropole. Aujourd’hui, les Calédoniens sont divisés, c’est la respon- sabilité de l’État. Sur place, on constate qu’il y a un bouillon d’injustice médiatique. Tout cela risque d’amener une situation de violence. C’est pour cette raison que dans ce livre, avec Naouiâme Yéwéno, nous apportons des solutions de paix et de tolérance. En ré- sumé, il faut développer l’au- diovisuel libre pour que les populations soient proprié- taires du quatrième pouvoir. Propos recueillis par Yannick Urrien. B runo Lahaye habite sur les hau- teurs de La Baule, à la frontière de Pornichet. Ce jeune retraité est fortement impliqué dans la vie as- sociative et citoyenne de la presqu’île, puisqu’il figurait sur la liste d’Anne Boyé aux dernières élections municipales. Il est également membre de la Ligue des Droits de l’Homme et professeur béné- vole d’arts martiaux à Pornichet. An- cien directeur à TDF (Télédiffusion de France), Bruno Lahaye est un spécialiste de l’audiovisuel et il milite depuis long- temps pour la pluralité de l’audiovisuel en Nouvelle-Calédonie. Un sujet sen- sible, lorsque l’on sait que le troisième ré- férendum sur l’indépendance aura lieu le 12 décembre prochain. Pourquoi la Nou- velle-Calédonie ? Bruno Lahaye connaît bien ce territoire et il a notamment été directeur de TDF en Nouvelle-Calédonie pendant quatre ans. Il a acquis la convic- tion que l’absence de pluralisme audio- visuel, avec par exemple seulement deux radios privées, contribue au climat de mésentente entre les communautés. Ce- pendant, ce militant de l’indépendance audiovisuelle en Nouvelle-Calédonie ne fait pas d’amalgame avec la question du référendum et de l’autonomie. Il vient de publier avec Naouiâme Yewéno un ouvrage intitulé « Déso- béissance pacifique » dans lequel il présente des solutions pour aider la Nouvelle-Calédonie à sortir de ce que les deux auteurs nomment « l’apar- theid numérique ». Le livre sera dispo- nible dans les librairies ayant un rayon sciences humaines et voyages de La Baule, Saint-Nazaire, Le Pouliguen et Pornichet à partir du 6 octobre.
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