La Baule+
la baule + Octobre 2021 // 9 C’est très français et aus- si humain. Il y a quelque chose de malsain. Pourtant, tout le monde est concerné, parce qu’un moment ou à un autre, on peut avoir besoin de déscolariser son enfant. Et cela arrive de plus en plus lorsque l’on est mobile. On peut aussi, après un démé- nagement, finir l’année en faisant l’école à la maison avant d’inscrire son enfant dans une autre école. Tout cela va être très compliqué à gérer dans le nouveau sys- tème très réglementé et très administré que l’État a mis en place. Le désir de l’État d’encadrer, de punir et de tout compter a pris le pas sur l’exercice des libertés. Comme l’État ne savait plus trop où les enfants étaient scolarisés, il a décidé de faire simple, en interdisant l’école à la maison, à l’excep- tion de quelques personnes que l’on pourra surveiller. Cette nécessité de contrôle a été décisive, mais on ne s’est pas posé la question de ce qui serait utile à l’enfant. Il n’y a eu aucune étude sur la corrélation entre la ca- pacité de mettre en place des innovations éducatives et le mode de scolarisation, alors qu’aux États-Unis ces études existent. Et il y a un lien très fort entre le fait de faire l’école à la maison, ou de bénéficier d’une pédago- gie alternative dans une pe- tite structure, et la capacité à être l’un des leaders de la Silicon Valley et inventer de nouveaux concepts. On voit bien que les inventeurs du monde de demain ne sortent pas des écoles classiques... Mais en France, cela ne nous intéresse pas : ce qui nous intéresse, c’est que tout le monde soit contrôlé et as- signé à résidence dans des institutions à fort contrôle public. Les gens ne font plus confiance à l’Éducation nationale On retrouve cela dans tous les rouages de la société. Plus l’État se dégrade, plus il est inefficace. Or, que ce soit dans le domaine scolaire ou de la san- té, les gens semblent se tourner davantage vers l’État… Ce n’est pas vrai pour l’école: les gens ne font plus confiance à l’Éducation nationale. Qui laisse son enfant à l’Éducation natio- nale? Premier cas de figure, vous êtes dans un endroit où cela marche à peu près, comme dans un village ou un quartier privilégié, avec quelques bons professeurs, et cela roule à peu près. Cela ne coûte rien et c’est pra- tique. Deuxième cas, vous êtes en difficultés familiales ou financières, vous n’avez pas le temps ou les moyens de vous occuper autrement de vos enfants, donc vous les mettez à l’école publique et, pour compléter cela, vous faites ce que vous pouvez. Au moins, vous avez un ser- vice de garderie et de mini- mum éducatif gratuit… C’est le choix par défaut. La troi- sième case, ce sont les gens qui débarquent, notamment tous les étrangers qui ar- rivent dans les grandes villes et dans les écoles publiques, et qui font couler l’école pu- blique par l’excès d’enfants qui n’ont pas les fondamen- taux culturels et linguis- tiques. J’ai vu cela dans le 18e arrondissement à Pa- ris, où nous vivions : dans certaines écoles, il y avait jusqu’à 90 % d’enfants qui ne parlaient pas français à la maison. Forcément, pour les 10 % restants, ce n’était plus possible en termes de voca- bulaire et de développement culturel. Donc, cela passait à 100 % et l’on avait des écoles publiques avec la totalité des élèves qui ne parlaient pas français à la maison et qui étaient même encadrés par des professeurs eux-mêmes issus de l’immigration... Il y a des projets avec seulement cinq élèves et nous allons avoir de plus en plus de micro-écoles Face à cette situation, la solution est donc de dé- velopper des écoles pri- vées hors contrat… D’abord, ils ont prévu un ré- gime de transition. Si vous pratiquez l’école à la maison cette année, si les contrôles ont été considérés comme suffisants, ce qui est très vague, vous avez encore la possibilité de faire l’école à la maison pendant deux ans. La deuxième chose, c’est qu’il y a quatre cas d’autorisation pour faire l’école à la maison. Le qua- trième cas est horriblement vague. Cela va donner lieu à des interprétations très différentes d’une académie à l’autre et il y aura beau- coup de contentieux. En effet, c’est au regard de la situation de l’enfant. Il faut montrer la capacité des pa- rents à assumer correcte- ment l’école à la maison, il faut passer un entretien préalable avec le rectorat... C’est très vague. Ce sera le souk. Il y a des possibilités de contentieux pour main- tenir son droit en justifiant son besoin de l’école à la maison et que l’on est ca- pable de mettre en œuvre une pédagogie cohérente. Mais cela ne concerne que des profils de parents très engagés et très motivés, qui n’ont pas peur de défendre leurs droits et qui savent le faire. Pour la personne qui n’a pas envie d’en faire le combat de sa vie, c’est plus délicat. La solution qui semble la plus simple, c’est de faire des écoles hors contrat. Mais il y a un ver- rou à l’entrée, car pour être directeur d’une école hors contrat, même si elle est toute petite, avec deux en- fants de familles différentes, il faut avoir cinq ans d’ex- périence dans un établisse- ment d’enseignement. D’un côté, Jean-Michel Blanquer explique que tout va bien et que l’on peut créer une école hors contrat et, de l’autre côté, il laisse un verrou pour que ce soit très compliqué. Notre association « Créer son école » s’est structurée pour accompagner les créa- teurs d’écoles, les structu- rer en réseau, les aider à se mettre en lien, pour facili- ter la création de ces écoles qui sont un peu différentes des écoles hors contrat clas- sique. Il y a des projets avec seulement cinq élèves et nous allons avoir de plus en plus de micro-écoles. Ces écoles se déve- loppent pour des élèves qui ont des problèmes particuliers, comme Montessori ou Walt… On ne peut pas dire que les élèves qui sont dans les écoles Montessori ont des pro- blèmes particuliers. C’est une pédagogie qui donne plus de place à l’autonomie et au développement personnel. On voudrait faire croire que les écoles hors contrat sont faites pour les enfants qui ont de gros problèmes, des pro- blèmes de santé ou de com- portement, alors que dans la vie on doit tenir compte de la singularité de chacun. Dans le passé, la singularité était quand même assez écrasée. Tout le monde devait ren- trer dans la même case, alors qu’aujourd’hui nous sommes dans une société qui valorise plus la singularité. C’est une dimension forte de la moder- nité. Par exemple, il y a beau- coup de gens qui disent que leur enfant a envie d’explorer énormément la science, or, à l’école il n’y a qu’un vague éveil à la science qui ne le nourrit absolument pas. Du coup, il s’ennuie. Donc, il est dommage de ne pas l’ouvrir vraiment là-dessus en rac- crochant les autres ensei- gnements à partir de là. Ma conviction est que les sépa- rations traditionnelles entre l’école à distance et l’école en présentiel, la formation initiale et la formation conti- nue, l’enseignement profes- sionnel et l’enseignement gé- néral, toutes ces distinctions sont en train de sauter... On va assister à des profils d’étu- diants qui vont avoir des cours dans une école, tout en ayant une série d’activités, et les gens feront à la carte leur formation. En réalité, la réa- lité de leur formation échap- pera largement au contrôle de l’État. On va sortir d’une vision catastrophique et uti- litariste, tout sera l’occasion d’un apprentissage et l’en- fant comprendra qu’il pourra apprendre avec d’autres, en ligne ou dans des clubs. Par exemple, si vous allez voir la finale du concours Chopin à Varsovie, vous avez 50 % des finalistes qui sont au- tistes, c’est comme cela de- puis plusieurs années. Cela veut dire que les autistes ont développé une capacité musicale invraisemblable et qu’ils arrivent au top d’à peu près tous les concours. De la même manière, vous allez avoir des gens qui ont des troubles de l’attention, ou qui sont bipolaires, et qui sont particulièrement performants dans certains domaines. Cette souplesse d’esprit, ce sont les petites structures qui sont capables de le comprendre, au-delà d’un discours qui est très lé- nifiant. Dans le contexte de l’instruction à domicile, il y a une dimension d’adap- tation maximale, d’adapta- tion réelle et d’adaptation à chaque enfant, et l’on a la ca- pacité de voir des atouts dans les différences. C’est impor- tant si l’on n’a pas envie que notre société soit une société de clones où le premier qui sort un peu du cadre soit pointé du doigt et ostracisé. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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