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la baule + 8 // Octobre 2021 Éducation ► Quel avenir pour la liberté d’enseignement ? Anne Coffinier : « Les inventeurs du monde de demain ne sortent pas des écoles classiques... » L ’association Créer son école- Educ’France milite depuis des années en faveur du maintien de la liberté de l’instruc- tion en famille. Autour d’elle se sont mobilisés des familles, des juristes, des universitaires et des hommes et des femmes politiques de sensi- bilités diverses. Le Conseil consti- tutionnel a validé en août dernier la loi sur le respect des principes de la République en estimant que l’ins- truction en famille (IEF) n’avait pas valeur constitutionnelle. Il a dissocié définitivement la liberté de faire l’école à la maison du champ de la liberté d’enseignement. Cette même loi confortant le respect des principes de la République prévoit, pour les établissements privés hors contrat, une répression pénale ag- gravée pour les peines déjà exis- tantes à l’encontre des directeurs d’établissement et la fermeture administrative des établissements, décidée par le préfet, y compris pour non-respect de la mise en de- meure, alors que jusque-là, un éta- blissement hors contrat ne pouvait être fermé que par un juge. Dans un tel contexte, comment les écoles privées hors contrat peuvent-elles se développer ? Nous abordons ce sujet sensible avec Anne Coffinier, présidente de l’association Créer son école- Educ’France et fondatrice de la Fondation Kairos pour l’innova- tion éducative. Anne Coffinier est énarque, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris et elle est également titulaire d’une maî- trise en histoire. Elle est par ail- leurs diplomate au ministère des Affaires étrangères. La Baule + : Les parents ont toujours eu la liberté de faire l’école à la mai- son. Or, aujourd’hui, ce n’est plus possible. Qu’en pensez-vous ? Anne Coffinier : Imagi- nez que par la loi les parents n’ont plus le droit d’instruire leurs propres enfants : c’est quelque chose d’absolument fou ! Il faut qu’ils se justifient en demandant des autorisa- tions. On voit bien que l’idée est que tout le monde soit scolarisé dans des établisse- ments, puisqu’il y a même des cellules de lutte contre l’évitement scolaire qui sont instaurées par la loi. Cela paraît fou parce que, dans le monde entier, la formule ma- joritaire pour les élites, c’était l’instruction à domicile, et on est en train de rendre suspecte d’obscurantisme, suspecte de sectarisme et suspecte d’antirépublica- nisme la forme qui paraît la plus naturelle. D’un côté, on est dans une société qui ré- clame plus de nature et plus d’attention à la spécificité des gens, avec plus de douceur et plus de continuité entre la maison et l’extérieur et, de l’autre, il y a une institution- nalisation imposée par l’État pour nous garantir contre nos démons intérieurs, nos replis et nos obscurantismes. Nous sommes à une époque où l’Éducation nationale va notoirement mal. L’État va notoirement mal. Il y a une critique des institutions po- litiques et administratives qui est extrêmement forte, et, dans ce même moment, on va interdire que la société civile s’organise pour faire ce qu’elle sait faire, c’est-à-dire de l’informel et des inven- tions dans un cadre familial ou de petits formats. Quand j’ai commencé à m’investir pour l’école libre, je consta- tais déjà une première évo- lution qui me paraissait étonnante et, rapidement, on a interdit aux gens qui faisaient l’école à la maison de se rassembler à plusieurs. À l’époque, on appelait cela des regroupements pédago- giques et la loi a interdit cela: si vous mettez deux enfants de deux familles différentes, c’est une école... Donc, vous devez vous déclarer comme une école. Des gens qui font l’école à la maison et qui, de manière intuitive, veulent s’entraider sont illégaux. Ce basculement est intervenu il y a une quinzaine d’années. C’était déjà étrange, parce que la première chose qui était reprochée aux gens qui faisaient l’école à la maison, c’était de ne pas veiller à la sociabilisation de leur en- fant alors que, dans le même temps, on leur interdisait de se mettre à plusieurs pour créer du lien et parta- ger des compétences et du savoir-faire... Maintenant, on est dans une étape supé- rieure, puisque le Conseil constitutionnel explique que le fait de faire l’école à la mai- son ne fait pas partie de la li- berté constitutionnelle d’en- seignement, ce n’est qu’une modalité pour remplir l’obligation scolaire. Donc, cela peut être réglementé. Comme il n’y a plus de pro- tection constitutionnelle de la liberté d’enseignement à domicile, rien ne s’oppose à sa suppression pure et dure, et on peut imaginer qu’elle soit purement interdite au cours des prochaines années, après une phase d’autorisa- tion restreinte. En fait, on dit toujours que c’est l’autre Comment expli- quez-vous que ce sujet mobilise aussi peu de Français ? Le constat général a été de mettre en avant le danger islamiste et les gens se sont dit que c’était peut-être le prix à payer pour éliminer le danger islamiste. Après, les gens ne veulent pas y croire. Ils se disent que l’État ne va quand même pas leur inter- dire de retirer leur enfant de l’école, si jamais c’était nécessaire. L’État est assez malin car, quand vous al- lez voir un gouvernement, il vous dit toujours que ce n’est pas votre type de fa- mille qui est visée, que vous n’aurez aucun problème, que ce sont les autres… À chaque fois, peu importe la catégorie de gens, on vous répond toujours que ce sont les autres qui sont visés… Si les musulmans viennent se plaindre en disant qu’ils se sentent visés à travers cette loi, on leur répond que ce n’est pas du tout le cas, mais plutôt les gens qui sont sectaires… Quand les catholiques viennent, on leur répond que ce sont les islamistes qui sont visés… Quand les gens font l’école à la maison pour être plus près de la nature et pour res- pecter les rythmes de l’en- fant, on leur dit que cela ne posera pas de problème et que cela vise les gens qui ont des motifs confessionnels ou politiques. En fait, on dit toujours que c’est l’autre. Tout le monde est concerné Cela veut dire que l’on est toujours ravi d’une restriction de liberté qui touche son voisin dont on ne partage pas les idées… C’est le vieux biais épou- vantable de la jalousie, de l’envie et de l’intolérance...

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