La Baule+

la baule+ 16 // Mars 2023 Dans votre livre, vous faites l’éloge de la parole, ce qui est de moins en moins possible : d’abord, parce que l’on ne peut plus débattre, ensuite parce que le vocabulaire se limite souvent à « c’est inspirant» ou « c’est choquant »… Mon livre s’appelle « Paroles d’honneur » parce que la parole nous différencie des animaux. Les mots sont aussi des idées et aujourd’hui les mots ont perdu leur sens. On n’ose plus dire les choses avec vérité, donc ce sont des mots un peu vides de sens, alors que la jeunesse a besoin de sens. La jeunesse veut comprendre pourquoi on lui demande de faire cela et quel est le sens exact Cela commence par le sens des mots, mais un sens authentique et honnête, pas un débat balzacien, en l’occurrence la comédie humaine, avec des éléments de langage. On nous martèle que notre armée doit s’adapter aux guerres technologiques, à la guerre cyber, alors qu’après le 11 septembre on nous a expliqué que nous étions beaucoup trop modernes et trop cyber, donc inefficaces face aux djihadistes qui combattent encore comme au Moyen Âge. L’avenir est-il de concilier le renseignement humain et le renseignement de très haute technologie ? Votre question est au cœur de la cohérence entre les menaces, les missions et les moyens. Il faut arrêter ce verbiage technocratique incompréhensible, surtout dans la situation actuelle de notre monde. Le rôle de l’État est de devoir faire face à toutes les menaces, car l’État est là pour protéger la France et les Français. On paye suffisamment d’impôts pour avoir droit à cette protection. Notre modèle d’armée est attaqué sur les effectifs, les équipements, la logistique et la technologie. Entre 2010 et 2015, nous avons perdu plus de 40 000 postes, ce qui est colossal, avec un Livre blanc qui expliquait au même moment que le monde était de plus en plus dangereux et que les missions seraient de plus en plus compliquées. Mais cela ne gênait personne... Il faut garder notre modèle global en étant capables de faire face aux deux lignes de conflictualité majeure que nous avons aujourd’hui : le terrorisme islamique radical, qui est une idéologie qui utilise la barbarie, non pas comme moyen, mais comme fin, et le retour des États puissances qui sont pour l’essentiel des anciens empires qui cherchent à regagner leur influence perdue et qui ont des stratégies à trente ou cinquante ans. Pendant que nos démocraties vont d’élection en élection, ils vont de génération en génération. Ce n’est pas le volume financier qui doit conditionner le modèle d’armée, c’est bien l’analyse des menaces, des missions, et les moyens qui doivent suivre. C’est toute la difficulté de la loi de programmation militaire qui est actuellement en étude. C’est bien long. On est en économie de guerre, mais on n’est pas en procédure de guerre. L’administration n’accélère pas les procédures, c’est le moins que l’on puisse dire, mais il faudra évaluer le modèle d’armée à l’aune de cette double capacité, pour faire face au terrorisme et faire face aux combats de haute intensité, comme celui auquel nous assistons en ce moment entre les Russes et les Ukrainiens. La guerre de l’information fait aussi partie de ces nouveaux théâtres, sans oublier l’espace, le cyber, et même les fonds marins. C’est un chantier énorme. On ne réalise peut-être pas suffisamment que nous sommes dans un point de bascule. Nous avons quitté le monde bipolaire et nous sommes entrés dans un monde multipolaire qui n’a pas trouvé son nouvel équilibre. Le problème, c’est que nos stabilisateurs automatiques, c’est-à-dire les organisations internationales qui ont été mises en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ne sont plus capables de faire face à ces lignes de conflictualité que je vous ai décrites. Parce que ces organisations internationales se sont discréditées, notamment avec la Yougoslavie et aussi l’Irak. Un pays membre permanent du Conseil de sécurité a attaqué un pays illégalement, malgré le veto d’autres membres, notamment la France, ce qui n’a pas empêché les Américains de partir comme des cow-boys pour attaquer l’Irak… Comment voulez-vous, ensuite, faire une leçon de morale à un autre pays membre du Conseil de sécurité et lui reprocher de se comporter comme un cow-boy vis-à-vis de son voisin ? Oui, vous citez cet exemple. Plus globalement, depuis trente ans, on a gagné toutes les batailles, mais on a perdu toutes les paix : je peux citer la Libye, la Syrie, l’Irak et notre départ pitoyable d’Afghanistan sous commandement de l’OTAN. Il faut réfléchir à cette architecture de sécurité européenne et je souscris tout à fait à ce qui a été dit par le président Macron, à l’occasion de ce conflit entre l’Ukraine et la Russie. Il est temps de réfléchir à une architecture de sécurité européenne. On évoque la jeunesse, ce qui implique les hommes et les femmes. Il y a un livre remarquable qui est sorti l’année dernière, « Femmes combattantes » de Marie-Laure Buisson, qui raconte les histoires de ces héroïnes… Oui. Quand je suis rentré dans l’armée, nous étions pratiquement le dernier pays européen en termes de féminisation dans nos armées et, lorsque j’ai quitté l’armée en 2017, nous étions à 15 %. Aujourd’hui, nous sommes le quatrième pays au monde en termes de féminisation, ce qui est remarquable. Les femmes ont un rôle essentiel dans nos armées. Je suis tout à fait opposé à la discrimination positive : les femmes ont suffisamment de qualités pour éviter la discrimination positive et, surtout, elles n’en veulent pas, à juste raison. J’ai commandé la deuxième brigade blindée, héritière de la deuxième division blindée du Maréchal Leclerc, et j’ai eu le privilège de rencontrer les dernières Rochambelles avant qu’elles ne disparaissent de cette Terre. C’étaient des héroïnes Entretien exclusif avec le général Pierre de Villiers : « Nous sommes entrés dans un monde multipolaire qui n’a pas trouvé son nouvel équilibre. »

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