la baule+ 22 | Août 2024 Et les autorités irakiennes jouaient le jeu en autorisant toutes les fouilles… L’inspecteur avait piqué un coup de gueule. Il a été complètement humilié par les Américains, c’est terrible. Il y a eu un million et demi de morts. Est-ce le tribunal de La Haye qui va juger cela ? Il est important de dire que l’on ne naît pas monstre, mais on le devient car à la suite de ce mensonge d’État, on a vu naître la branche irakienne d’Al-Qaïda et ensuite Daech. Daech, ce sont les gosses qui ont vu leur père ou leur frère aller à la guerre et ne pas revenir, et leur sœur ou leur mère violée. Il faut aussi se mettre dans la tête que l’autre peut être nous. Je n’excuse en rien le terrorisme, mais je suis choquée que l’on n’aille pas aux racines du mal pour expliquer le mal. Quand j’ai commencé à raconter ce mensonge d’État à TF1, on m’a laissé dire et faire car je partais des racines du mal On peut comprendre que le journaliste respecte son devoir de neutralité lorsqu’il arbitre un débat entre celui qui veut augmenter les impôts et celui qui veut les baisser, ou celui qui est pour les éoliennes et celui qui est contre, ou encore celui qui est pro-Windows ou pro-Mac… Mais quand on sait qu’il y a un mensonge d’État, avec plus d’un million de morts comme conséquence, comment se comporter ? C’est très dur. Je n’ai pas fait semblant de savoir qu’il y avait un mensonge d’État. Quand j’ai commencé à raconter ce mensonge d’État à TF1, onm’a laissé dire et faire car je partais des racines du mal. Les reporters de guerre ont un temps d’avance sur les autres, on sait exactement ce qui se passe dans le pays. Quand on parlait de l’Irak comme la quatrième armée du monde, c’était complètement ridicule. Il y a aussi eu le premier mensonge d’État, avant la première guerre du Golfe, avec le faux témoignage de la fausse infirmière de la maternité de Koweït City… Il y a eu beaucoup de choses. On peut aussi parler de Timisoara. Il faut être extrêmement attentif, il ne faut jamais se laisser manipuler. J’ai toujours fait attention à ne pas avoir d’empathie pour ne pas être manipulée. À TF1, nous avons toujours été très libres sur les reportages de guerre. D’ailleurs, la plupart de nos patrons ne savaient même pas de quoi il était question par moments. Marine Jacquemin : « J’ai rencontré beaucoup plus de sauvages en France qu’ailleurs ! » On a voulu m’envoyer au Liban, le 11 septembre 2001 et j’ai demandé pourquoi : je pense que la personne qui voulait m’envoyer au Liban avait confondu l’État Liban avec les talibans ! À cette époque, on ne savait pas réellement qui étaient les talibans. Donc, il n’est pas simple de déstabiliser les reporters de guerre. Lorsque vous étiez en Irak, les téléspectateurs écrivaient à TF1 en s’indignant que la direction puisse envoyer une femme fragile chez « les sauvages »… Déjà, je ne suis pas fragile ! Je n’avais pas le profil d’un reporter de guerre, mais je l’ai vécu, dans ma chair et dans mon cerveau, donc je n’ai à recevoir des leçons de personne. J’ai rencontré beaucoup plus de sauvages en France qu’ailleurs ! C’est vrai, ce sont des monstres, mais nous sommes arrivés au moment où les pires combattants nous regardaient presque comme leur mère, leur sœur ou leur enfant. À l’époque, c’était très choquant pour eux de voir des femmes faire ce métier. Aujourd’hui, c’est peut-être plus dangereux, parce qu’il y en a beaucoup plus. Les femmes qui travaillent n’ont absolument pas le temps que j’avais. Je devais faire mon reportage en 24 heures. Aujourd’hui, dès que les reporters arrivent sur le terrain, ils doivent tout de suite être en direct, donc ils n’ont pas le temps de s’imprégner. Maintenant, cela change. Je commence à voir des reportages sur les chaînes d’information et cela les crédibilise. Que pensez-vous de cette volonté de tout raccourcir entre le camp du bien et le camp du mal ? On peut parler de l’Irak, mais aussi de l’actualité du moment… C’est un raccourci facile. Le problème de l’information, aujourd’hui, c’est que l’on ne commente l’actualité qu’au jour le jour. Un jour on dit bleu, le lendemain blanc, ensuite rouge… C’est ridicule, parce qu’il faut aller chercher les racines du mal. On les gomme, comme si cela n’avait jamais existé. Je n’ai fait que de l’humain et je n’ai vu que des souffrances inutiles à travers des guerres absurdes. Le monde me désole. Mais nous n’avons rien vu jusqu’à présent. En France, on accueille des migrants. Je comprends la peur des Français. Mais j’ai envie de leur dire que l’autre c’est nous et que nous c’est l’autre. Les gens qui arrivent ne viennent pas systématiquement pour profiter de tous nos avantages. Nous sommes des pays gâtés, mais souvent ce sont des gens qui y sont obligés. Muriel Robin est arrivée à Kaboul et elle m’a dit : « Ces gens n’ont absolument pas envie de quitter leur pays. Ils ont envie que leur pays ressemble au nôtre et, malheureusement, on ne leur en donne pas les moyens. » Toutes les armées du monde sont allées en Afghanistan, on les a fait rêver pendant vingt ans et, du jour au lendemain, on leur a coupé tous les tuyaux pour leur renvoyer les talibans. Un jour, une Afghane m’a dit : « 1 % de votre richesse ferait notre bonheur. » On pourrait faire de ces pays des pays qui ressemblent aux nôtres, afin que les gens n’aient pas envie de courir le monde pour arriver chez nous. Aujourd’hui, la machine à canon redémarre en Europe. Mais comment est-ce possible ? Le monde vous désole, mais dans votre livre, il y a un formidablemessage d’espoir en l’humanité… Oui, je continue de croire en l’humanité. Il faut jeter une petite goutte dans l’océan. J’ai failli vaciller à force de voir tous ces gens détruits, tous ces enfants. Le Rwanda était terrible, c’était un génocide. Le grand génocide, c’est vraiment le Rwanda. Je logeais dans une cellule de moine. Il y avait un camp de réfugiés tutsis, 50 000 personnes vivaient dans des conditions incroyables, j’ai regardé tous ces corps entrelacés, des morts-vivants. Le pauvre type de la CroixRouge me disait qu’il n’avait rien à leur donner à manger, sinon du blé qui provoquait des diarrhées sanglantes. C’était horrible. Aujourd’hui, nous en sommes à l’intelligence artificielle et si cela pouvait contribuer à la paix, on le saurait. Comme l’intelligence artificielle est destinée à nous copier en mieux, cela veut dire que nous aurons des guerres partout… Si l’on demande à l’intelligence artificielle d’analyser qui a raison et qui a tort dans un conflit, elle n’y arrivera sans doute pas: par exemple, entre l’Ukraine et la Russie, il y a tant de strates qui s’amoncellent et justifient toujours la haine du camp A contre le camp B et réciproquement… Cela n’arrête pas ! C’est là que le journaliste de terrain a toute sa place, car aujourd’hui on est dans le flou absolu. Sur les réseaux sociaux, il y a les experts, les rhétoriques en propagande, les anonymes... Il y a des mots excessifs, en politique comme dans les réseaux, et il n’y a jamais de compromis dans les têtes. Sur le terrain, le reporter de guerre est encore capable de dire la vérité du terrain. C’est pourquoi notre métier est essentiel. Lorsqu’il dit la vérité, il en subit parfois les conséquences… Fautil dire ce qui arrange le plus grand nombre, pour garder sa place, ou essayer d’être juste, quitte à s’attirer les foudres du plus grand nombre ? Les reporters de guerre sont moins contestés que les journalistes car, sur le terrain, lorsque l’on explique qu’il y a eu tant de maisons détruites et tant de personnes tuées, cela permet de réfléchir, puisque c’est la vérité. Vous évoquez aussi la construction de l’hôpital à Kaboul : c’était un projet fou, puisque vous avez négocié la
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