la baule+ 24 | Juillet 2024 La Baule+ : Vous êtes l’auteur de nombreux ouvrages pédagogiques sur l’économie. On a toujours le sentiment que c’est dans ce domaine que l’inculture reste la plus forte… Michel Ruimy : Aujourd’hui, même des personnes qui ont une bonne culture générale n’ont pas nécessairement de bonnes connaissances économiques et financières. Il y a beaucoup d’erreurs et d’incompréhension sur les mécanismes. Et les investissements qui s’ensuivent ne sont pas forcément à la hauteur. L’économie, c’est aussi la compréhension du bon sens… Ce n’est pas parce que vous avez un bac + 10 que vous avez de meilleures connaissances. Vous avez simplement l’aspect théorique. Il y a l’intelligence pratique et même une personne qui n’a pas nécessairement les bagages intellectuels peut comprendre ce qu’est le monde, donc ce que les clients souhaitent, ou la volonté des marchés. La théorie ne permet pas de faire de bons investissements, on apprend beaucoup de ses échecs, donc il faut avoir de la pratique. Est-on sorti des clichés sur l’économie et le capitalisme ? Le monde est complexe. J’explique à mes étudiants que même s’ils sont spécialisés dans la philosophie, la défense ou l’environnement, il y a toujours un aspect financier qui arrive à un moment donné. Il faut s’intéresser à la levée de fonds, comprendre les taux d’intérêt, ou calculer le PIB. Donc, il faut apprendre pour comprendre et comprendre pour rebondir. Le fait économique majeur du moment est-il le bousculement planétaire que nous vivons entre l’Occident et les BRICS ? Il y a les années civiles qui commencent les siècles et il y a des dates qui marquent. Je pense que le XXIe siècle commence avec la décennie de 2020, car à la suite de la crise financière de 2008, on s’est aperçu que le système monétaire international avait des difficultés. Donc, différentes parties de la planète ont souhaité s’orienter vers autre chose. Aujourd’hui, les BRICS se sont élargis. Il y a une fragmentation, il y a des zones géographiques qui ont différents niveaux de croissance, il y a une volonté de certaines régions de s’émanciper de l’hégémonie occidentale, donc du dollar. On est en train d’assister au basculement d’un nouvel ordre mondial, qu’il convient de reconstruire avec un nouveau système monétaire international avec plusieurs devises. Le système monétaire de Bretton Woods a pris conscience que les guerres sont arrivées par l’exacerbation de nationalismes et de totalitarismes. Face à cela, on s’est dit qu’il valait mieux faire du commerce que la guerre. Ce système a fonctionné, avec les États-Unis au cœur. Mais aujourd’hui, ce système s’essouffle face à certains totalitarismes. Le monde occidental a-t-il la capacité de revivifier le système que l’on a mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Aujourd’hui, tout le monde est favorable à la mondialisation, mais à une autre mondialisation. On a cru que les guerres s’étaient développées avec les nationalismes. En réalité, ne sont-elles pas nées sous l’humiliation ? On aurait peutêtre évité la Deuxième Guerre mondiale, si l’on n’avait pas humilié l’Allemagne à la fin de la Première Guerre mondiale ? On aurait peut-être évité l’émergence du terrorisme islamique, si l’on n’avait pas humilié l’Irak ? Le mot humiliation est fort, mais je comprends le sens que vous en donnez. Ce n’est pas la mondialisation pour quelques-uns, mais la mondialisation pour tous : c’est-à-dire ce que l’on appelait la mondialisation heureuse. On s’aperçoit qu’il y a eu une logique de prédation et cette mondialisation a profité à certains qui ont oublié les autres. À côté de cette libéralisation, il y a eu le capitalisme patrimonial, c’est-à-dire faire de l’argent avec de l’argent, ce que l’on retrouve un peu dans le film Wall Street. Les entreprises étaient là pour faire un maximum d’argent, au détriment des salariés et du reste du monde. Aujourd’hui, l’argent occupe une place centrale dans l’économie et la finance, et l’on se dit que si vous gagnez beaucoup d’argent, c’est que vous êtes intelligent. Si l’on continue à développer cet aspect, on va voir que les tensions sociales vont de plus en plus remettre en cause l’ordre en cours. Nous en sommes à ce moment. Les BRICS n’ont pas de projet commun puisqu’ils sont très éclatés au niveau mondial Le monde n’est-il pas en train de s’inverser et les laissés-pour-compte d’hier ne sont-ils pas en train de prendre leur revanche ? Ne sommesnous pas les nouveaux laissés-pour-compte, ce qui explique sans doute la montée des populismes dans la plupart des pays occidentaux ? En Asie, il y a eu cette volonté de contrer l’ordre occidental. Et le reste du monde s’est constitué en BRICS, avec le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine ou l’Afrique du Sud. On peut considérer le monde occidental comme quelque chose d’unifié, avec un projet commun, alors que les BRICS n’ont pas de projet commun puisqu’ils sont très éclatés au niveau mondial. La constitution de cette organisation est principalement le fait de Economie ► Le professeur et économiste analyse le bouleversement du monde avec la montée des BRICS Michel Ruimy : « Il ne faut pas s’exonérer d’une profonde réflexion sur la nouvelle organisation du monde. » Michel Ruimy est économiste. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles consacrés à l’économie et la finance, qu’il enseigne dans divers établissements universitaires et grandes Écoles (Sciences Po Paris, ESCP…). Il est régulièrement sollicité par les médias pour son analyse de la situation économique et financière. Michel Ruimy est directeur du think tank SPAK où il supervise les questions de société et la macroéconomie. Nous l’avons interrogé sur les impacts des bouleversements économiques et géopolitiques, avec notamment la contestation par les BRICS du système monétaire actuel.
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