La Baule+

la baule+ 14 // Mars 2023 La Baule + : Il y a dix, vingt ou trente ans, on aurait dit que votre discours est décalé et hors du temps. Cependant, n’assiste-t-on pas à un mouvement de balancier après la génération 68, la génération Mitterrand et la génération Chirac ? C’est-à-dire tous ceux qui ont plus de 40 ans et qui rejettent l’idée de Nation, pour retrouver une génération plus attachée aux idées patriotes ? Pierre de Villiers : Probablement. Votre question est importante. C’est la pertinence de la transmission qui est mon moteur. Il n’est pas facile d’être jeune aujourd’hui, notre période a des difficultés spécifiques, et je propose des points d’ancrage pour avancer en toute sécurité, avec efficacité. Je défends des qualités clés dans la période de crise que nous vivons, mais aussi quelques valeurs qui font leurs preuves au quotidien dans l’armée, puisque nous incorporons 25 000 jeunes chaque année. Je résume tout cela en disant qu’il faut revenir à quelque chose de simple. De la même manière que l’on aime ses parents, sa famille, son village et sa région, il faut apprendre à aimer la France. Je constate Politique ► Entretien exclusif avec l’ancien chef d’état-major des armées Pierre de Villiers : « Il faut apprendre à aimer la France. » Après quarante-trois années d’une carrière militaire qui l’a conduit à devenir chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers s’adresse aux jeunes dans son dernier ouvrage, intitulé « Paroles d’honneur : Lettres à la jeunesse ». Il souhaite leur transmettre ce qui se fait encore dans le cadre militaire, où l’on s’instruit pour vaincre, autour de principes de vie tels que le courage, le devoir et la fidélité. Pierre de Villiers répond aux questions de Yannick Urrien. « Paroles d’honneur : Lettres à la jeunesse » de Pierre de Villiers est publié chez Fayard. que les jeunes sont très sensibles à ce discours qui n’est pas un discours de process, de rationalisation, de gain de productivité ou d’intelligence... C’est d’abord un discours de tripes, de convictions et d’engagement. La maison individuelle, on en prend soin, elle nous a été transmise, on l’entretient avec bonheur, alors que la chambre d’hôtel n’est qu’un endroit de passage… Jacques Attali nous avait expliqué que les Nations n’existaient plus et que chaque pays n’était qu’une chambre d’hôtel. Comment faire prendre conscience que la Nation est notre maison ? C’est en train de se faire tout à fait naturellement. La pandémie a été un accélérateur formidable des différentes tendances. Cela n’a pas changé fondamentalement la bonne marche du monde, encore moins de notre pays, mais cela a accéléré toutes les tendances que nous observons depuis une dizaine d’années. J’étais en opérations en Afghanistan en 2006 et en 2007, je commandais 2 500 soldats de 15 pays différents, la plupart du temps des pays européens, et j’ai constaté que l’on pouvait travailler en coopération, au sein d’une coalition, sur ce qu’il y a de plus sensible, en allant même jusqu’au sacrifice suprême, c’est-à-dire donner et recevoir la mort, et c’est un test en grandeur réelle. En revanche, j’étais obligé de faire avec les Nations, car on ne pouvait pas commander un soldat turc comme un soldat italien, danois ou français. Si je n’avais pas su ce qu’était une Nation avant cette expérience, je l’aurais compris en étant sur place. On ne peut pas s’affranchir des Nations. Une Nation, c’est une communauté d’hommes et de femmes qui vivent ensemble sur un territoire, avec des valeurs communes. La patrie est la terre des pères et il faut revenir à ces choses simples. Je rencontre des jeunes qui ont entre 20 et 30 ans, de tous les milieux sociaux, dans les campagnes, les villes ou les cités, et ces jeunes attendent ce sentiment d’appartenance à quelque chose qui nous dépasse. Il ne vous a pas échappé qu’à l’issue de la finale de football perdue par la France, de nombreux jeunes sont allés sur les Champs-Élysées avec des drapeaux français, il y a quelques années, on aurait dit que c’était du nationalisme ou de l’extrémisme, alors qu’aujourd’hui on dit que les gens retrouvent la fierté française. Redonner notre fierté française, c’est aussi ne pas transformer notre histoire. On déforme notre histoire vers le mal quand on évoque la colonisation, en transposant la manière dont se sont comportés les Anglo-saxons, mais en oubliant Lyautey. Et l’on transforme aussi notre propre histoire vers le bien, par exemple en occultant ce qui s’est passé en Vendée lors de la Révolution… J’ai consacré ma vie au service de la France. Quand on est jeune officier, on réfléchit à tous ces sujets et je peux aller jusqu’à mourir pour la protection de la France et des Français. Les Français admirent leurs soldats, ce qui n’était pas le cas quand j’étais jeune en 1977 à Saint-Cyr. Il n’était pas bon d’être engagé au service des armées. Les choses ont changé et les gens ont besoin de cette appartenance, de ce drapeau, de cette patrie. Ce sont des mots qui ont une résonance que l’on a un peu laissée à l’abandon, captée par un certain nombre de gens qui en ont fait usage pour kidnapper ces concepts. Les jeunes d’aujourd’hui ont besoin de cette authenticité. Dans l’armée, nous n’avons pas de difficultés pour recruter 25 000 jeunes, garçons et filles, dans une société qui ne prône pas forcément le sens de l’effort, la rigueur, la discipline et l’obéissance. Vous évoquez souvent la nécessité de se faire respecter lorsque l’on est un dirigeant. Je vais me livrer à un exercice en Photo : Philippe Matsas

RkJQdWJsaXNoZXIy MTEyOTQ2