la baule+ 22 | Août 2025 Sciences ► L’océanographe spécialiste des fonds marins nous raconte l’histoire des abysses Catherine Vadon : « Une grande descente au fond de l’océan, cela se prépare comme une expédition spatiale. » Catherine Vadon est océanographe. Elle a été maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle, spécialiste des profondeurs, et elle travaille depuis plusieurs décennies à la diffusion des connaissances en matière de biodiversité et d’écologie. Dans son dernier ouvrage, la Croisicaise nous emmène à la découverte des abysses, à partir du bathyscaphe d’Alexandre le Grand, puis les cloches des plongeurs du XVIe siècle, jusqu’aux robots capables d’atteindre les zones les plus profondes de l’océan. Son livre nous invite à réfléchir à notre relation avec ces mondes « invisibles », à leur fragilité, à leur rôle essentiel dans l’équilibre de la vie sur notre planète et à la convoitise qu’ils suscitent. « Histoire des Abysses : de l’Antiquité à nos jours » de Catherine Vadon est publié chez Arkhê Éditions. La Baule+ : Ce sujet des abysses fascine l’homme depuis des siècles. Or, cela reste un domaine qui nous est inconnu… Catherine Vadon : Effectivement, c’est un sujet passionnant. Je raconte comment l’humain est descendu progressivement dans les grandes profondeurs: au temps d’Aristote et d’Alexandre le Grand, c’était seulement quelques mètres et, aujourd’hui, c’est 11 kilomètres puisque c’est le fond le plus profond connu de l’océan. Ce livre raconte comment nous avons construit des engins, aujourd’hui des robots, pour aller voir ce qui se passe. Dans les grandes profondeurs, la pression est énorme et l’obscurité est totale. Il n’y a pas de définition exacte du terme abîme ou abysse D’ailleurs, vous rappelez que dans la philosophie, l’abîme est la métaphore qui signifie la parfaite obscurité… Il n’y a pas de définition exacte du terme abîme ou abysse. Dans les mythologies ou les religions anciennes, c’était associé à tout ce qui est inconnu, donc à ce qui faisait plutôt peur. Progressivement c’est la science qui a pris le pas en décrivant la réalité de ces fonds et des bestioles qui y sont. La notion d’abysse a évolué au fil des siècles, car dans l’Antiquité, 20 mètres de profondeur, c’était déjà l’inconnu… Exactement.Quandonpense aux premiers plongeurs qui mettaient un entonnoir sur la tête, c’était déjà un exploit de pouvoir descendre. Il y avait les pêcheurs de perles et d’éponges, en Tunisie ou à Ceylan, qui descendaient à de grandes profondeurs. Pour le commun des mortels, c’était insensé et impossible. Buffon luimême disait que s’il n’était plus possible de sonder, c’était peut-être qu’il n’y avait pas de fond Dans l’Antiquité, on ne savait pas que la Terre était ronde et l’on pouvait penser qu’il n’y avait pas de fond. À partir de quand a-t-on pu prendre conscience qu’il y a un fond ? D’abord, il y a eu la théorie de la Terre creuse, avec à l’intérieur un foyer d’eau bouillonnante pour réchauffer l’ensemble. Pendant longtemps, le seul moyen de sonder, c’était le fil à plomb, juste une ficelle avec un plomb au bout. Par petits fonds, on pouvait estimer la profondeur. Mais dès que l’on allait à plus de 500 mètres, les courants emportaient le plomb et il n’y avait aucune connaissance de la réalité. Même au temps des grandes expéditions de La Pérouse, on n’avait pas la technique pour sonder.
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