la baule+ Août 2025 | 23 Buffon lui-même disait que s’il n’était plus possible de sonder, c’était peut-être qu’il n’y avait pas de fond. Même Jules Verne en 1864 imaginait des abysses avec des températures dépassant les 200 000°… Jules Verne s’appuyait plus ou moins sur les connaissances scientifiques du moment, en les intégrant à ses romans. Après, il va falloir attendre la bathysphère de l’américain William Beebe, un globe de 2 mètres, avec deux hublots, et il est descendu à 900 mètres de profondeur. Il fallait être sacrément courageux ! J’insiste sur le courage de tous ceux qui sont descendus. Il est facile ensuite de dire que tel ou tel chercheur est descendu à plusieurs centaines de mètres, mais il faut comprendre ce que cela représente au niveau humain. Ils ont peur. C’est un volet qui n’a pas été assez expliqué, alors qu’il est pourtant très important dans l’aventure humaine. Une grande descente au fond de l’océan, cela se prépare comme une expédition spatiale, avec une technologie très sophistiquée et très avancée. La préparation est similaire. Sait-on vraiment ce qu’il y a dans ces grands fonds ? On a découvert seulement 1 % des surfaces des grandes fosses océaniques pour l’instant. Il faut descendre un engin, filmer grâce à une technologie extraordinaire, envoyer des atterrisseurs, comme sur la Lune, pour faire des prélèvements... Donc, c’est encore quelque chose d’assez nouveau. Vous évoquez les projets de maisons sous la mer et l’on pense à la cité engloutie… C’est Cousteau qui a imaginé cela. On cherche encore cette cité engloutie. Certains situent l’Atlantide vers les Açores, dans l’Atlantique, d’autres vers la Grèce, en Méditerranée. Mais, nous n’avons aucune trace de cela. Cousteau avait voulu envoyer des humains sous l’eau, grâce à la plongée à saturation, en les faisant vivre plusieurs jours de suite. Les projets ont été poursuivis, mais la maîtrise n’est pas encore là. On vient de découvrir que les fameux nodules polymétalliques, qui gisent à 6000 mètres au fond de l’eau, seraient producteurs d’oxygène Lorsque l’on regarde des photographies de la Terre vue du ciel, on s’aperçoit de l’importance et de la taille des océans. Faudrait-il appeler notre planète la Mer, plutôt que la Terre ? Ce n’est que du bleu. 70 % de la surface de la planète est recouvert par de l’eau. C’est la plus grande biosphère habitable. On sait très peu de choses sur tout cela. On fait toujours des découvertes, comme les sources hydrothermales, des volcans en grande profondeur, il y a toute une vie autour. On vient de découvrir que les fameux nodules polymétalliques, qui gisent à 6000 mètres au fond de l’eau, seraient producteurs d’oxygène. Une équipe scientifique s’est aperçue qu’il y avait un champ électrique avec une production d’oxygène. Si c’est le cas, nous sommes au bord d’un rebondissement énorme. Cette exploitation risquerait d’abîmer profondément les grands fonds et pourrait annihiler une source d’oxygène. On nous a toujours dit que l’oxygène était produit à l’extérieur et, maintenant, on est en train de découvrir que la production d’oxygène pourrait venir des grands fonds. C’est une véritable révolution. Il y a plusieurs années, vous aviez déclaré que si quelqu’un avait suffisamment de force physique pour parcourir l’Atlantique à la nage, ce serait comme traverser en short la forêt amazonienne… Oui, ce ne sont pas les animaux les plus gros qui peuvent être les plus dangereux. Il peut y avoir des méduses, des animaux venimeux... Il y a de très nombreuses rencontres qui peuvent être très désagréables. Cette approche de l’inconnu donne une espèce de paix intérieure Vous êtes incontestablement celle qui connaît le mieux les fonds marins. On nous répète toujours que la nature est fragile. Toutefois, on a pu constater au moment du confinement qu’elle avait repris ses droits en quelques semaines… Qu’avez-vous appris depuis le début de votre carrière, notamment sur le plan philosophique, sur notre approche à l’égard de la vie ? D’abord, il faut faire preuve d’humilité par rapport à la connaissance. Cette masse d’eau, dont on a du mal à mesurer le volume - c’est inimaginable - renferme tellement de mystères qu’il faut d’abord être prudent dans ce que l’on dit. Il me paraît difficile d’être aussi sûr dans les affirmations que l’on entend aujourd’hui. Par exemple, cette découverte sur les nodules renverse complètement la connaissance. Nous avons devant nous toutes sortes de connaissances qui arriveront. Notre point de vue sur le monde océanique doit évoluer en permanence en tenant compte de ces nouvelles données. Pour répondre à votre question, cette approche de l’inconnu donne une espèce de paix intérieure, notamment sur la découverte des animaux et ces adaptations extraordinaires, comme les requins qui ont traversé toutes les périodes d’adaptation depuis les époques géologiques. Ils sont toujours là. Il y a beaucoup de réflexion et de paix. L’océan va mal par certains côtés, mais cette découverte permanente apporte une sérénité. Les humains ont besoin de l’océan et l’inverse n’est peut-être pas vrai. Le monde de la Terre a-t-il davantage besoin de celui des océans que l’inverse ? L’océan vit sa vie, alors que nous sommes en train de l’abîmer. La résilience de l’océan est très grande, mais il y a des limites à ne pas franchir. Tous mes livres sont profondément optimistes, parce que je suis persuadée que l’énergie positive ne peut pas naître d’une vision catastrophiste. Je veux décrire la nature, expliquer comment vivent les animaux et, quand on a compris cela, notamment cette chaîne alimentaire, on a besoin de la protéger. Récemment, quelqu’un a évoqué les coraux qui blanchissent dans certaines régions du monde. Les poissons sont venus manger les petites algues vertes qui s’étaient développées sur les coraux morts et les coraux se sont remis à vivre et à s’épanouir. Donc, on ne peut pas arrêter l’histoire. Enfin, il faut rappeler la richesse économique des océans. La France est la première puissance maritime du monde, avec les États-Unis. Donald Trump souligne la nécessité d’exporer l’espace, cependant ne devrions-nous pas nous préoccuper des richesses naturelles qui résident au fond de nos océans ? On ne donne pas assez de financement pour la découverte des océans. D’abord, il y a des richesses énormes en termes de nourriture, mais aussi de médicaments, avec des animaux qui produisent des choses fascinantes et utiles pour nous. Propos recueillis par Yannick Urrien.
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